LA MAISON SOUS LA MER

 

Sorti sur les écrans parisiens le 20 août 1947, La Maison sous la mer est le 4ème film de son metteur en scène Henri Calef. Alors âgé de 36 ans, Calef a vu le jour en Bulgarie en 1910. Après avoir fait partie du groupe de scénaristes réunis par Jacques Cohen en zone libre (1942-1943), il a abordé la mise en scène à la Libération, en tournant une comédie policière intitulée L'Extravagante Mission (1945), mais c'est le succès de son second film, Jéricho, qui a attiré sur lui l'attention de la profession. Dès l'année suivante, Calef peut mettre en chantier deux nouvelles réalisations, l'une et l'autre placées sous le signe de l'adaptation littéraire : Les Chouans, tiré du récit homonyme d'Honoré de Balzac, puis La Maison sous la mer, sujet plus contemporain adapté pour l'écran par Jacques Companeez d'un roman de Paul Vialar.

"Le 5 septembre 1946, Henri Calef donne le premier tour de manivelle de son film, tourné sur les lieux même que Paul Vialar décrit dans son roman. Toute l'équipe du film s'est transportée à Diélette, ce port de la Manche où se trouvent les fameuses mines de fer de Flamanville qui obligent les hommes à peiner sous la mer. Trente ans auparavant, les Allemands s'en étaient emparés et les avaient exploitées durant la Première Guerre mondiale" nous rappelle Michel Azzopardi dans son indispensable Le Temps des Vamps (Ed. L'Harmattan). Mêlée aux comédiens professionnels, la population locale fournit une partie de la figuration et confère par sa présence un cachet d'authenticité au film - qui est d'ailleurs mis en boîte en dix semaines, ce qui relève du temps record pour une réalisation essentiellement en extérieurs. Son film achevé, Calef confiera à un journaliste de l'Ecran français (n° 70) que le tournage s'est déroulé dans d'admirables conditions, et louera au passage le professionnalisme de sa vedette Viviane Romance... "Elle n'a pas demandé une seule retouche au scénario ou au dialogue. Elle est docile et pleine de bonne volonté. Elle a accepté d'être laide, d'être une femme de mineur parmi tant d'autres".

Laide, Viviane Romance ? Voire. Mais, il faut bien le reconnaître, nettement moins glamour que dans les films auxquels elle a dû sa gloire. Dès son 1er film d'après-guerre, La Route du bagne (Léon Mathot, 1945), Viviane avait tenté de casser son image de vamp au profit de celle de la comédienne, mais était aussitôt retourné sur son terrain de prédilection, en interprétant la comtesse de La Motte de L'Affaire du Collier de la Reine (Marcel L'Herbier, 1945), puis la prostituée de Panique (Julien Duvivier, 1946). C'est alors que Calef lui offre sur un plateau d'argent un retour au contremploi, mais plus profond que dans le film de Mathot où elle interprétait, malgré tout, une chanteuse de caf-conc'. "La Maison sous la mer me permit de renouveler le genre de mes rôles, car j'apparaissais sous les traits d'une petite ménagère flamande. Je n'avais plus l'air, cette fois, de ces vamps voluptueuses, prêtes à tous les abandons" confiera plus tard l'actrice (Le Film vécu, 1950).

Outre un magnifique rôle de composition, le film lui offre la possibilité de retrouver devant la caméra son mari d'alors, l'ex-champion olympique et chanteur de charme Clément Duhour, qu'elle a épousé en 1945, et impose ici comme elle avait jadis imposé sur d'inombrables films son compagnon Georges Flamant. Lancé à l'écran par Jean de Limur (L'Age d'or, 1941) et Jacques Becker (Dernier atout, 1942), le futur producteur des machines historiques de Sacha Guitry a déjà été à deux reprises le partenaire de Viviane à l'écran. Dans La Route du bagne d'abord, dans La Colère des dieux de Carl Lamac ensuite. Avant de se séparer à l'aube des années 50, le couple tournera encore deux films ensemble : Le Carrefour des passions (Ettore Giannini et Henri Calef, 1947) et Passion (Georges Lampin, 1950).

Autour du couple, La Maison sous la mer réunit une brochette de seconds rôles particulièrement efficaces, Calef redistribuant ici une bonne partie des interprètes de Jéricho : Roland Armontel, qui n'apparaît à l'écran que le temps de mourir, Santa-Relli, saisissante de sécheresse et de frustrations trop longtemps contenues, Gabrielle Fontan qui fait la lessive tout en balançant adages bien sentis et autres lieux communs, Guy Favières, vantant haut et fort les vertus du syndicalisme, René Génin, en pilier de par crevé par le labeur, et puis Jean Brochard, André Carnège, Paul Faivre... Ces noms voisinent au générique avec ceux de nouveaux venus dans l'univers de Calef, comme la vieille Zélie Yzelle, ou la jeune Dora Doll, distribuée ici (déjà !) dans son emploi-type de fille qui a mal tourné. Comme ces authentiques tronches que sont Robert Dalban et Marcel Delaître. Comme Guy Decomble, ancien de la Bande à Prévert et du Groupe Octobre, croisé avant la guerre dans L'affaire est dans le sac, Le Crime de Monsieur Lange ou Drôle de drame, et auquel échoit ici le rôle du cocu de service, évidemment fruste et laborieux. Comme surtout une débutante de 14 ans à peine, créditée au générique sous le seul prénom d'Anouk (qu'elle a d'ailleurs emprunté à son personnage du film). Quelques mois auparavant, Calef, qui n'avait toujours pas trouvé d'actrice pour le rôle, croise sur les Champs-Elysées la comédienne Geneviève Sorya qu'il connaît un peu. Sa fille l'accompagne : elle n'a que treize ans et ne songe guère pour l'heure à embrasser la carrière d'actrice en dépit d'une solide tradition familiale. Calef en décidera autrement, et l'un des moindres mérites de La Maison sous la mer sera d'avoir offert son premier rôle à l'écran à Anouk Aimée - qui devra plus tard à Jacques Prévert son pseudonyme définitif et s'imposera en 1948 avec Les Amants de Vérone d'André Cayatte. En dépit de la lumineuse présence de la jeune Anouk et du jeu tout en sensibilité de Viviane Romance, malgré la très belle photographie de Claude Renoir et le féérique décor de la grotte, La Maison sous la mer connaîtra à sa sortie un accueil critique et public plutôt mitigé. Ni la presse, ni les spectateurs, également déconcertés, ne souscriront à cette vision d'une Viviane dépouillée de ses attributs habituels - vernis à ongles et rouge à lèvres - et ravaudant les chaussettes de son époux entre deux escapades assez chastes avec son amant. Cet insuccès n'empêchera pas le quatuor Romance-Duhour-Calef-Companeez de se reformer, dès l'année suivante, sur une coproduction franco-italienne intitulée Le Carrefour des passions, mais les rapports entre l'actrice et son metteur en scène s'y avéreront aussi désastreux qu'ils avaient été exquis sur le tournage de La Maison sous la mer.

Pierre de Lorme

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