MUNICH ET LES OTAGES

Dans la mesure où la crise de Munich intervient au beau milieu du tournage du film il est légitime de se demander en quoi le film participe de cette crise. Certes, le film a été pensé et commencé bien avant la fameuse conférence, il n'en est donc pas inspiré, mais "l'esprit de Munich" n'est pas non plus apparu comme un phénomène isolé en rupture avec une France confiante et déterminée.

 

Le film s'adressait à un public qui vivait cette situation. Il ne serait donc pas étonnant qu'on en trouve des traces.

 

La France de la fin des années trente rejette l'idée de guerre. Elle n'a pas de revendications territoriales en Europe, le souvenir de l'hécatombe de la guerre de 1914 est toujours vivace. Il y a d'abord eu un nombre impressionnant de morts et de blessés, mais de nouvelles armes  (les gaz, les bombardements aériens) sont apparues à la fin de la guerre qui laissent augurer des catastrophes plus terribles encore.

 

Le film a des messages à faire passer aux français. Un message résolument pacifiste d'abord, et puis un message d'union aussi, car c'est l'union des Français, l'oubli des querelles mesquines qui les préserveront des horreurs de la guerre.

 

Les personnages du film l'ont compris. La réconciliation entre bourgeoisie commerçante, les villes,  et la petite noblesse terrienne, les campagnes, les classes populaires, souvent représentées au cinéma par le braconnier comme le montre  Jean Pierre Jeancolas, et les représentants de l'ordre.

 

Les scènes de réconciliation que nous montre Raymond Bernard sont les plus émouvantes et les plus truculentes aussi. L'association de cette réconciliation et la fin heureuse du film paraît incontestable.

 

Mais la puissance et la variété des personnages français, leur présence, les modèles de comportement qu'ils inspirent c'est à dire la force de caractère prenant le pas sur la faiblesse, l'héroïsme sur la bassesse, éclipsent, nous semble-t-il, l'image des Allemands qui y est aussi présentée.

 

C'est sur cette image que nous voudrions porter ici l'attention et montrer en quoi elle participe de l'esprit de l'époque et fait passer un message et qui pénètre l'esprit quasi subrepticement.

 

Les personnages allemands sont peu nombreux mais bien campés. Il y a tout d'abord cet officier chargé des réquisitions en faveur de l'occupant, dont la politesse cauteleuse ne cherche même pas à masquer l'arrogance. Il ne rechigne pas non plus devant la possibilité de réquisitionner, pour sa convenance personnelle cette fois, une fraîche et jeune villageoise.  Mais cette appétence l'humanise, et puis, il est loin d'être un surhomme, Il disparaîtra bien vite, vaincu par un petit français désarmé.

 

Il y a aussi le commandant qui s'est installé au château, Il est présenté comme un homme inflexible, voire impitoyable. Mais son portrait est tout en nuance. Tout d'abord il parle un français tout à fait honorable, et certes s'il demande des otages, ce n'est même pas lui qui en a eu l'idée. En matière d'otages, il se contentait lui, de menacer de ses canons de vielles pierres, une petite église qui ne tenait même pas debout comme le lui fait remarquer le maire, dont la préoccupation tranche d'ailleurs avec son souci affirmé de combattre le cléricalisme. Enfin il "apprécie" (pour ne pas dire il admire) le courage de Rossignol.

 

Et puis il y a bien sûr l'officier francophone (et francophile), qui sauve littéralement les otages, en exigeant que les ordres du commandant soient suivis à la lettre, et qu'il ne saurait être question d'avancer l'heure de l'exécution pour une simple convenance liée à la manœuvre de retraite. Plutôt renoncer à exécuter les otages que de manquer à la parole donnée.

 

En bref tous ces allemands nous sont présentés sous un jour quasiment sympathique. Même le chef du peloton d'exécution serait presque attendrissant dans sa quête en pleine débâcle d'un officier qui ne se soit pas déjà enfui et qui voudrait bien s'intéresser à lui et à ses otages. Et souvenons-nous du sous-officier qui "investit" la café où nos stratèges français préparent l'entrée à Berlin, c'est avec une présence d'esprit remarquable, une politesse toute germanique, et sans forfanterie excessive qu'il demande la permission de jouer lui aussi et de planter le drapeau allemand sur le village de Champlagny.

 

On est bien  loin de la "propagande ", celle que pourrait représenter la chanteuse de cabaret, car les faits du film démentent ses paroles. Non, nous dit le film, l'invasion ce ne sont pas des "hordes germaines, qui nous livrent une guerre infâme, en poussant clameurs et chants de haine".

 

Les Allemands que le film nous montre sont des hommes sévères, inflexibles certes, mais sensibles au courage et à l'esprit de sacrifice de l'adversaire, et surtout passionnés jusqu'à la caricature par le respect de l'ordre et de la parole donnée. Ces allemands iront même jusqu'à dénier à l'officier assassiné son droit à vengeance,  plutôt que rompre un engagement.

 

Mais ici on est bien obligé de revenir à Munich. Car on a certes retenu de Munich qu'on a voulu y acheter la paix par le déshonneur, on oublie qu'on y a surtout cru en la parole donnée par le chancelier allemand, qui assurait "croix de fer" que sa revendication sur les Sudètes était sa dernière revendication territoriale, et  que l'accord que Chamberlain agitera fièrement devant la foule, scellerait une paix éternelle en Europe.

 

Le film ne suggère jamais qu'on pourrait sauver les otages par quelque ignominie, et en cela il reste très loin de toute complaisance envers la veulerie des anglo-français devant Hitler.

 

Mais force est de constater que le film participe de "l'esprit de Munich" en ce qu'il invite le spectateur de l'époque à  accepter une contre-vérité flagrante au bénéfice de l'Allemagne de Hitler : un attachement quasi frénétique qu'auraient les Allemands au respect de la parole donnée, c'est à dire des traités, alors que tout le comportement de l'Allemagne nazie dans les crises qui ont précédé Munich en constituait un démenti cinglant.

 

Oui, nous invite à dire le film, on a eu raison de faire confiance au chancelier allemand. Oui, il faut le croire et lui accorder ce modeste et dernier droit de passage qu'il réclame et ne pas faire comme ces millions d'imbéciles qui le refusent aux autres millions d'imbéciles qui croient l'avoir. L'esprit de Munich c'est aussi le produit d'un pacifisme devenu sourd et aveugle.

 

Retourner à la page d'accueil

Fermez la fenêtre

Retour à la présentation des otages