L’HOMME ENSABLE

HISTOIRE D’UN SCENARIO ABANDONNE

« Somalia »

Le 21 février 1934, Ernesto Quadrone  adresse à Grinieff, patron de la Société Générale de Films et producteur du « Jeanne d’Arc » de Dreyer, un scénario intitulé « Somalia ».  Ce journaliste de la Stampa revient de la Somalie italienne, et son séjour lui a inspiré l’histoire d’un homme d’âge mûr, « enlisé par l’atmosphère stupéfiante de ce pays », que l’arrivée soudaine d’une jolie blonde venue vendre la concession de son père, sort de sa torpeur.  Mais ses moyens de séduction sont rustiques, ils la révulsent.  Elle lui préférera bientôt ceux plus discrets d’un jeune aviateur tombé du ciel, qu’elle s’emploiera dès lors à éloigner de l’influence du premier.  Dans ce cas de figure, l’un d’eux est évidemment de trop.  Mais au moment où le plus âgé pourrait supprimer le plus jeune, il choisit de se perdre dans une danse indigène : la danse des couteaux, pour se poignarder. Le jeune couple peut alors se former.

 

Ce récit est entièrement centré sur l’image repoussoir de l’homme blanc « qui a perdu son âme au contact des indigènes ». Lesquels sont utilisés ici qu’à titre de domestiques dociles, dont les quelques difficultés relationnelles ne sont là que pour faire écho à celles de leurs maîtres ; ou bien d’inquiétants sauvages.  En conséquence, deux systèmes de valeurs s’opposent : la vision du colon « enlisé » qui trouve dans l’insolite de certains comportements animaux (léopard se roulant lascivement sur un mouchoir de femme, serpent fascinant une nuée d’oiseaux par son magnétisme) une justification au sien, et la vision civilisatrice de la métropole qui veut que les auto charrues labourent, les automobiles roulent, et les avions volent.

 

Contacté pour la mise en scène, Dreyer ne retiendra rien de cette intrigue, et préférera en concevoir une autre, fidèle en cela à sa réputation de créateur obsédé par la maîtrise de sa création.  Quadrone sera même associé à la ruine de son scénario, consulté désormais pour sa seule connaissance de la Somalie.  Ne subsisteront de son travail que la figure du « blanc enlisé », quelques prénoms indigènes, et ces étranges comportements animaux cités plus haut, dont on sent sous sa plume tout le caractère d’authenticité et de vécu.  Et une authenticité que Dreyer était certainement disposé à rechercher, lui qui l’année d’avant avait fait la connaissance de l’école documentaire anglaise, et déclaré toute sa confiance dans la vocation quasi documentaire du cinéma.

 

Après quelques jours de travail passés à Turin avec Quadrone, c’est le départ de Gênes pour Mogadiscio, avec une petite équipe et une vieille caméra Debrie.  Durant cette traversée en bateau, les séances de travail reprennent. Le cinéaste danois est désormais « entré dans un engrenage dont il aurait été à la fois le maître et la victime » comme le confiera Quadrone.  Il veut tout savoir sur cette partie de l’Afrique.  Les notes s’accumulent.  Le scénario se dessine.

 

« L’Homme ensablé »

 

La version de Dreyer, tout comme celle de Quadrone, est l’histoire d’une dérive. Mais si dans « Somalia », elle naît de « l’atmosphère stupéfiante » de la Somalie, chez le cinéaste, c’est une querelle sur la façon de traiter les indigènes affamés qui la provoque. S’en suit une perte de repères qui conduit la victime à vivre un temps en forêt avec une belle indigène. La Somalie n’est donc pas réduite à un climat, elle est peuplée d’individus à la peau noire et qui ont leur mot à dire.

 

Nous suivons ainsi l’évolution de deux personnages. L’un qui a le tort de « s’ensabler » en lâchant toute ambition pour vivre comme les sauvages, l’autre celui de ne « pas s’ensabler » en restant sourd aux difficultés des dits sauvages.   La mort de la belle indigène par le couteau vengeur de sa tribu, et une diète forcée faisant éprouver la faim à celui qui voulait l’ignorer chez les autres, ramènera nos deux antagonistes sur un point d’équilibre. Le jeune colon retrouvera les bras de sa fiancée qui n’est autre que la fille de son « inflexible » patron. Fin heureuse, donc, mais fin curieuse, car « il est rare de voir chez Dreyer l’amour s’épanouir à l’ombre  du pouvoir » comme le souligne Charles Tesson.[1] On rappellera tout de même que ce bonheur a un goût amer, puisqu’il se construit sur la tombe de la belle indigène.

 

Pour autant, la présence de Somalis ne se réduit pas à cette relation métisse, extra-conjugale, et à l’avenir brisé, elle est aussi à l’origine d’une tension dramatique occasionnant des scènes où les indigènes se retrouvent seuls à l’écran, s’échangeant des informations dans leur langue, et prenant des décisions ! Cette reconnaissance de l’autre sur son propre territoire conduit même Dreyer à mettre dans la bouche de son héros : « Partons, nous les blancs, et laissons aux noirs leur pays », qui est sans doute une des premières répliques anti-colonialistes de l’histoire du cinéma. Toutefois, le cinéaste ne sort pas de sa position d’occidental civilisé, les jeunes protagonistes finissent par obéir à l’aspiration de tout colon fraîchement débarqué : créer une plantation.  Mais il est remarquable ici de noter l’absence de toute auto charrue, de toute automobile, de tout avion qui émaillent le scénario de Quadrone, comme s’il n’avait pas voulu écraser l’Afrique sous un débordement de technicité, pour « porter l’affaire » sur un autre terrain, celui de la compréhension, du respect, et… de la reconnaissance de lois toute aussi féroces dans les deux camps, que l’on soit noir ou blanc.

 

Somalie italienne, été 1934

 

Arrivé sur les lieux, Dreyer, toujours aussi concentré, se laisse distraire ni par les civilités organisées en son honneur à Mogadiscio, ni par la fièvre qui gagne progressivement l’équipe. Il travaille et fait travailler. Quadrone en témoignera :  sa méthode était « tyrannique, mais les résultats satisfaisants ». Déjà à Turin, son œil avait su trouver dans le public du théâtre de l’Alfieri, un italien ayant vécu vingt ans au Congo pour lui offrir un rôle (il déclinera l’offre). Ici, il se fait un point d’honneur de trouver et d’instruire seul une « gheber » : jeune fille vierge de quinze ans, pour en faire la belle indigène du film. « Il ne faut qu’un seul éducateur, qui sache lui donner une seule orientation : la mienne ».

Mais il est des difficultés dont Dreyer ne peut maîtriser le cours, celles que lui cause bientôt la production parisienne de la rue de la Boétie. Et à l’en croire c’est un désaccord sur le choix de l’actrice principale « blanche » qui l’incitera à jeter l’éponge. Tandis que Quadrone préférera évoquer la fatigue, la fièvre et l’insolation, maux qui eurent raison de nombreuses productions envoyées sous les tropiques. Quoi qu’il en soit, début août 1934, Dreyer est à Paris, il a quitté la somalie, et abandonné définitivement son « conte africain ».

 

L’abandon

 

De l’Homme ensablé », il ne reste plus qu’un tapuscrit : scénario découpé, rédigé, et annoté en français et en danois par Dreyer. Et puis quelques plans, ou plutôt quelques citations de plans dans « l’Esclave blanc », la version de Jean-Paul Paulin qui a sans doute repris la résidence coloniale aménagée par le cinéaste danois, tant la présence de nombreux treillis de bois, trame filtrante chère au metteur en scène de « Vampyr » trahit le passage.

 

« L’Homme ensablé », qui aurait dû connaître une version italienne, française et peut-être anglaise, sera donc abandonné. Le projet échouera dans les mains d’une autre production et d’un autre réalisateur. Seul Quadrone restera pour nous donner « L’Esclave blanc » que le Courrier Cinématographique de 1936 étiquettera « documentaire romancé ».

 

Avec « L’Homme ensablé », Dreyer clôt sa période française commencée en 1926 avec « La passion de Jeanne d’Arc ». Il n’aura plus l’occasion de retrouver les lumières du sud, malgré un projet sur Gauguin dans les années cinquante. Pour autant, le cinéaste qui met dans la bouche de son héros : « mon avenir est derrière moi » se trompe, son talent nous donneront encore l’occasion de nous émerveiller. En 1942, dix ans après l’échec commercial de « Vampyr », il revient avec « Dies Irae » et convainc enfin le public qu’il n’est pas une vieille gloire du muet.

 

L’identité « retrouvée »

 

« L’Homme ensablé », le seul scénario ayant eu de réelles chances d’être tourné entre-temps, n’est pas, par son exotisme, un ovni dans la filmographie de Dreyer, mais un nouveau reflet de son talent.  Et si l’intrigue évacue toute idée de mission civilisatrice chère à un certain cinéma colonial, c’est simplement parce qu’elle ne l’intéresse pas. Seule compte la question de l’identité de son héros, confronté à d’autres identités. Il est d’ailleurs à ce titre une composante de sa personnalité que Maurice Drouzy a révélée dans sa biographie[2], et que l’on trouve en quelque sorte remis en scène durant la période qui nous occupe. Dreyer est un enfant abandonné qui a longtemps détesté sa mère adoptive et voué une adoration à sa mère naturelle. Ce drame intime se transformera en véritable crise identitaire après le tournage de « Vampyr », causant chez lui une dépression suffisamment grave pour l’envoyer en maison de santé. Or « Vampyr » est un film qui peut se résumer à l’histoire de deux sœurs, deux femmes, dont l’une meurt, et l’autre pas… De plus on sait qu’avant de travailler avec Quadrone, Dreyer a écrit deux scénarios : « Nocturne » et « M. Lamberthier ou Satan ». Et que mettent en scène ces deux scénarios – même en filigrane dans le second ?  Les rapports de deux femmes, deux sœurs… Enfin, « Dies Irae » ne fait rien moins que sacrifier une fausse sorcière, après en avoir innocenté une authentique ! Aussi, dans cet intervalle, « L’Homme ensablé », qui cette fois met en scène une rivalité féminine avec un tel écart que toute confusion est impossible (fiancée blanche contre indigène noire), aura peut-être représenté pour le cinéaste une tentative de sortie de crise (d’autant que pour les esprits des années trente le choix est tout de suite fait…). Mais si se donner une « nouvelle chance » a toujours été dans la mentalité du colon, « L’Homme ensablé », lui, prend d’abord le risque de la perdre.

 

Denis Scoupe


 

[1] Carl Th. Dreyer, né Nilsson, Ed du Cerf, 1982

[2] Carl Th. Dreyer, oeuvres cinématographiques 1926-1934, Ed. Cinémathèque Française, 1986