Miscellanées.

Une calomnie! A propos de la leptinotarse

Par Jean Painlevé


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Non seulement il faut dire la Doryphore et non pas le Doryphore, encore il ne faut  pas le dire du tout : le coupable, c'est une Leptinotarse. Ainsi éclate la dissimulation hypocrite de cet insecte, qui n'a pas hésité à laisser le mépris s'accumuler sur une famine peu recommandable, il est vrai, car mangeuse de feuilles diverses, mais sans penchant pour la pomme de terre.

 

Depuis 1824, date à laquelle l'Américain Th. Say découvrit son incognito en explorant les Montagnes Rocheuses, la Leptinotarse a vécu sous des noms divers (Colorado beetle, ou potato beetle, Doryphora  decemlineata) et en 1870 le pli était  pris de l'appeler le Doryphora  appellation doublement incorrecte lorsqu’on découvrit sa véritable identité : leptinotarsa decemlineata, il était trop tard et le fait que sa cuirasse ne se termine pas en pointe sous son ventre, n'empêche pas que l'on continue a l'appeler communément Doryphore - ce qui, au masculin, met en cause une  statue grecque, un arbre australien, des iguanes et des grenouilles de  l'Amérique  du  Sud ; ceci  pour les mots  croisés.

 

II est entendu que c 'est la plantation des pommes de terre civilisées qui a déclenché les mauvais instincts de cet  insecte et toutes ses  variations ; lorsqu'il n’avait à  sa disposition que la pomme de terre sauvage,  il était moins prolifique, ou tout au moins, on ne s’en apercevait pas…

Chaque femelle pond, en plusieurs fois, environ 1200 œufs orangés. Ces œufs déposés sur les feuilles donnent naissance à des larves roses, tête et pattes noires, avec deux rangées de points noirs aux  flancs, qui dévoreront tout pendant trois semaines, pour descendre ensuite en terre leurs deux centimètres dodus afin de se transformer en nymphe et, 10 jours après, en insecte parfait - sorte de grosse coccinelle de 15 millimètres, jaune avec 5 bandes noires le long de chaque élytre sous lesquelles se trouve une paire de très jolies ailes rouges. A raison de trois générations par an, une femelle serait la grand-mère, généralement décédée, de 600 x 600 x 1200/5 = environ 33 millions de Leptinotarses, en supposant que les pontes contiennent autant de mâle que de femelles. 0n comprend ainsi qu'une seule  femelle suffise à assurer, en deux ans, la destruction totale de la culture de la pomme de terre sur plusieurs hectares.

 

Fort de tout cela, assez discipliné pour au besoin se rabattre sur d'autres solanées, et sur les tomates, les aubergines, les jusquiames, les belladones, les tabacs, et même les pétunias ( et pourquoi pas les pétunias ? ), mangeant en cas de famine jusqu’à des chardons, résistant au chaud et au froid, s’enterrant pendant l’hiver, ayant pour seuls ennemis une coccinelle qui a un fort, faible pour ses œufs,  la violente coccinelle de Virginie qui le trucide impitoyablement, et un plaisantin qui,  paraît-il, lui pond sur la tête un œuf d'où sort une larve qui s'insinue par un défaut de sa cuirasse et le dévore tout vivant, le peuple Leptinotarse pouvait courir l'aventure. En 1861, il apparaît dans l’Iowa, 10 ans après, ayant parcouru 3000 kilomètres en ravageant le Missouri, l’Illinois, Indiana, l'0hio, la Pennsylvanie, l’Etat de New York, le Massachusetts, il arrive aux rivages le l'Atlantique et caresse le grand rêve de conquérir l'Europe. Il était difficile à l'époque, de relier d'un coup d'aile les deux continents : ce fut l'embarquement clandestin avec des produits dexportation : de la paille d'emballage, du terreau, toutes sortes de détritus… La mortalité fut grande, mais le jour où la Gazette de Weser signala qu'a Brême, on avait découvert dans un  sac de maïs à bord d'un paquebot venant de New-York, un exemplaire vivant  de l'ex-Doryphora, le problème était résolu. En I877, les Leptinotarses dévoraient leur premier champ à Mulheim près de Cologne. Immédiatement le champ était recouvert de sciure de bois, pétrolé et flambé, puis le sol défoncé et traité par la chaux vive. Un mois après, le champ voisin servait de terrain de représailles. Au bout d’un an, à 400 kilomètres de là, la Saxe…

 

Des mesures radicales furent prises par l’Europe contre les pommes de terre américaines. Une loi fut promulguée en France en 1878 concernant les mesures à prendre en cas d'envahissement ; l'insecte disparut.

 

Il reparu en Angleterre et en Allemagne, où, il y a environ 18 ans, on mobilisa la troupe, sous la direction de techniciens, afin de détruire rationnellement et complètement la menace qui était encore limitée. Les moyens massifs et chers (benzol), coûtèrent  20.000 marks par hectare.

 

Lorsqu'on décèle trop tard les Leptinotarses, lorsque les surfaces envahis sont  trop variées et de trop grande étendue, lorsqu'il s'agit d'un pays dont la population croit  encore qu'il existe des maladies honteuses, il  ne reste que les moyens de défense individuels : cueillette des insectes avec noyade dans l'eau pétrolée, écrasement des pontes, flambage des pieds envahis par les larves, pulvérisation de bouillies arsenicale sur les feuilles, désinfection du sol au sulfure de carbone, toutes opérations pour lesquelles le Service de la Défense des végétaux peut procurer les aides et le matériel nécessaires. Monsieur Saulnier, chef de ce service, pour qui un programme de culture n'en est pas un s'il ne comporte un programme de défense de la culture, dit : « Cette lutte est très difficile puisque nous ne pouvons employer que des moyens macroscopiques contre du microscopique… »  Evidemment un couple Leptinotarse suffit à empêcher la disparition de l'espèce, et l'état endémique résultant ne serait pas très grave, les mesures prises restreignent rapidement les effets destructeurs, sil n'y avait l'interdiction d'exporter en Angleterre tant que durera la « Leptinotarsie ».  La logique voudrait qu'aucun bateau venant de France ne put aborder les cotes anglaises, puisqu’il suffirait d’une femelle foulant le sol anglais… mais le calcul des probabilités a limité, jusqu’ici, l’interdiction aux produits agricoles.

 

D’ailleurs, il ne faut pas toujours se laisser éblouir par ce qui nous vient des Etats Unis, ni par les parasites de peuples neufs.  Nous avons notre vieil hanneton national qui en vaut bien un autre et cause des désastres beaucoup plus grands que la Leptinotarse depuis 10 ans qu’on le combat.  Quant au champignonesque Phytophtore, ses ravages sont au-dessus de tout éloge.

 

Rien de tragique donc. Si à toutes les mesures prises, on ajoute les invocations à St Magnus et le projet de mise hors la loi, il ne restera plus aux Leptinotarses qu’à disparaître, ou s’adapter à manger les feuilles de contribution.

Jean Painlevé

 

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