Miscellanées.

La puce

Par Jean Painlevé

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Il existe plusieurs sortes de puces, y compris la puce linguae, fréquente chez les émotifs.  Insecte aphaniptère (signifie « aile obscure »... Peut-être volent-elles dans le noir où lon comprendrait alors pourquoi il est si difficile de les y attraper) pulex irritans est d'humeur sauteuse et piquante.

 

Recordman interzoo puisque mesurant de 2 à 3 millimètres, elle franchit 12 centimètres en hauteur et 25 centimètres en longueur (soit 50 fois sa taille), son entraînement l’a complètement déformée et elle ne possède absolument pas le profil aérodynamique - il est même tout le contraire ; en somme, elle fait moche, mal bâtie, le derrière trop haut, trop gros, une petite tête, des jambes disproportionnées d’avec le reste et à la six-quatre-deux.

 

L'œil petit et buté, aucune sensualité dans la bouche qui présente le rictus même des refoulés intellectuels, la puce porte cependant à l’homme un sérieux attachement. On peut d’ailleurs en les entourant d’affection, obtenir des puces savantes et leur faire traîner des petits chariots, mais les services rendus cependant sont peu considérables.

 

D’un châtain rougeâtre, et délicatement poilue, la puce a donné son nom à une couleur, de même que l’expression « comme le noir de l'ongle », employée couramment par une célèbre créatrice de produits de beauté, nous offre un moyen de mesure. Ce serait d'ailleurs charmant de désigner les couleurs vestimentaires par des caractéristiques du même ordre : habit puce, caleçon pou, chemise punaise. Tout à fait cornegidouillesque.

 

La délicatesse de son toucher est réputée puisque l'on dit en parlant d'un savant qui a très légèrement influencé son expérience: « Oh !  Il lui a juste donné un petit coup de puce »

 

Après des amours sans histoire (le mari de la puce n'est pas le puceau), elle pond une vingtaine d'œufs allongés d'où sortiront des larves jaunâtres. De mœurs pastorales, ces larves filent sans quenouille un charmant cocon et vivent de détritus à quoi elles restent réduites dans l’âge adulte, lorsqu’elles sont lâchement abandonnées par des animaux sans cœur ; maigres que c’en est pénible à force de ne bouffer que des bactéries de la poussière {vitamine E epsilon), elles n’ont plus même la force de piquer lorsqu’elles se ruent en bataillon compact sur l’imprudent locataire qui réintègre au bout de deux mois dabsence son logis abandonné : elles meurent sur leur déjeuner.

 

On a déjà sonné la cloche dalarme quant à la disparition des puces : cette race est en pleine dégénérescence et si lon ny prend garde, on sera bientôt forcé de trouver un autre agent de transmission pour la peste.

 

Afin de compenser cette triste perspective, évoquons la joyeuse et truande chique dun millimètre, dont la femelle gonfle comme un ballon, sous l’influence des œufs. La plus célèbre, Chiquita del Aouahouah, vit sur le chien.

 

Les puces c'est gentil, mais point trop n’en faut. S'en débarrasser constitue un problème pour la ménagère soigneuse, car la puce éprouve une joie maligne à ne pas se laisser attraper : la voici en train de se recueillir, marchant à tout petits pas, vite on approche les doigts afin de s’en saisir et lui briser les reins, et bop!.. Un bond prodigieux l’emporte dans l'espace. D’autre part, un entraînement fastidieux devient probablement nécessaire lorsquon veut les faire se tuer en éternuant contre une pierre saupoudrée de poivre et habilement glissée auprès d'elles.

 

Dailleurs faire un exemple ne suffit point ; il est mieux d'employer un moyen collectif. Le plus efficace consistera à leur faire peur : un bon incendie leur évitera toute envie de revenir.

 

 

Jean Painlevé

 

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