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La mouche Par Jean Painlevé |
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« Bzzzz... », fit la mouche en passant d'un geste familier ses pattes sur ses yeux, il est idiot de prétendre que nous marchons au plafond pour humilier les hommes; c'est par simple besoin sportif, un entraînement contre le vertige, car une mouche qui a le vertige, c'est comme une mouche constipée, ça n'existe pas... Vous-même dans vos réunions amicales dites d'un absent : « Un tel, il marche sur la tête... ». Vous voyez, rien n'est impossible, question de volonté... Et quand nous nous laissons tomber dans votre potage ou dans le chocolat...- « Ah ! Oui, c'est la recette de la mouche au chocolat... »; Dites-vous bien que ce n'est pas pour vous embêter, ce serait payer ce plaisir trop cher que d'être ébouillantées. Quand péniblement nous nous en tirons, les ailes collées au corps comme un peignoir de tulle, vous nous écrasez d'un doigt vengeur… Certains jettent leur assiette. Quelle misère ! Quel complexe d'infériorité... Et toute cette bonne sucrerie que vous sacrifiez sur du papier collant pour nous attraper... Et vos millions dépensés en inventions de poudres magiques qui fort heureusement ne nous causent qu'un simple évanouissement... Et vos mines de pantins quand vous approchez traîtreusement votre grosse patoche juste derrière nous, dans la seule minime partie que notre merveilleux œil à facette ne contrôle pas... Pourquoi d'ailleurs nous pourchasser ainsi ? Je sais qu'il y a des mouches mal élevées puisqu'un hôtelier était obligé de répondre à un client qui se plaignait de ne pouvoir se rendre aux lieux tellement il y avait de mouches: « Attendez l’heure du déjeuner, elles sont toutes à la salle à manger... » Voila justement un des griefs que nous avons contre les mouches, la transmission d'amibes. Cherchez autour de vous au lieu de nous mettre en cause ; les amibes de vos amis sont vos amibes ; les porteurs de ces bestiaux sont plutôt vos proches que nous... Ainsi que votre terre nourricière… et les crudités dont vous raffolez sans doute en souvenir de ce qui les a engraissées... Et l'eau... Non c'est trop facile de dire « les mouches »… Pour éviter d'être malade, croyez-moi, il n'y a qu'à se bien porter, à faire ce qu'il faut pour cela ; maintenez vos organes en bon état et tous vos parasites seront nettoyés... Nous, nous sommes propres, sans cesse en toilette, les pattes, les ailes, les yeux, la trompe, nous sommes toujours fraîches. Non, tout ça, c'est de la propagande. Vous parlez des baisers de papillon donnés sur la joue d'un autre avec vos cils battant, mais jamais, jamais, vous n'évoquez le frôlement d'une mouche. C'est du parti pris. « Quelle mouche vous pique? », comme si nous piquions - sauf certains jours d'orage ; chacun a ses nerfs, n'est-ce pas?... « On aurait entendu voler une mouche... », comme si nous étions des voleuses... Jalousie, jalousie de nos essaims turbulents et joyeux, toujours contents, toujours se frottant les pattes... » . A ce point j'interrompis ses louanges qui ne mettaient point fin à notre différent pour lui poser la question qui angoisse les gens du Nord : « Mais où vont les mouches l'hiver? » -« Oui, je sais, me dit-elle, qu'on répond : au Maroc, pays du tourisme.. .De là à nous traiter de profiteuses… Eh ! bien, c'est faux... A part quelques privilégiées comme il en existe partout et qui vont dans le Sud, nous mourrons sur place, de froid, ou éclatées de champignons qui nous collent à notre dernier support... » Comme cette évocation l'avait fait frissonner, je crus bon de ne pas insister.... Jean Painlevé |
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