Miscellanées.

YLLA

Par Jean Painlevé


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En 1936, exposition féline a l’Empire, Avenue Wagram (en bas vers  l'Avenue des Ternes). J'y avais remarqué un admirable persan orange qui tournait ostensiblement, le dos au public, échappant ainsi aux mignardises imbéciles des admirateurs du champion, et quelques planches groupées de photos signées Ylla. J'étais stupéfié par la puissance décontractée de ces portraits de chats, chiens, oiseaux. Cette perfection unique ne se décrit qu'en plein délire anthropomorphique, ce qui est parfaitement légitime tant que nous sommes des hommes, donc des machines comme les autres animaux, cela pour ne pas gêner les admirateurs de Descartes. Une adresse vers la Place des Ternes et un téléphone que je notais. Un homme sans doute, vu la puissance et la volonté éclatante. Le lendemain, je téléphonais : une voix bitonale me répondit, distante, pas encourageante. Rendez-vous la semaine prochaine pour fixer les dimensions, les sujets, le prix. Vers 18 heures. Au 6e étage. En montant l'escalier, je repensais à ses photos et les comparais mentalement au merveilleux travail d'Halsman sur les portraits d'humains (je lui avais donné à son arrivée à Paris en 1934 un Kodak pour plan -films, dernier cri, et avais assisté à la naissance de son art incomparable avec des recherches dont l’étude d'éclairage durait des journées) et pensais qu'avec les animaux c'était impossible malgré l’instantanéité finale de la prise de vue.

 

Je sonne… Personne... Resonne… Rien… Je frappe… Refrappe… Cogne… Sonne… etc.

 

Au bout de 10 minutes, bruissement de pas; on ouvre: une grande chose blême en robe de chambre déjetée, une odeur pestilentielle… Des yeux bouffis dans un visage huileux et boutonneux. . Je demande : "Ylla..? "...Une voix à peine audible: "C'est moi" (Je croyais qu'Ylla était un homme)...  Choc....  Elle vacille vers l'unique siège, un pouf. Je m'assois sur le bord du lit. L'odeur, genre étable mal entretenue, s'exagère... Peut-être pisse de chat mâle...... C'est ça...  Elle doit garder avec elle les animaux qu'elle veut photographier. Sa bouche est pâteuse, et elle n'a pas du tout l'air de savoir pourquoi je suis là.   Enfin elle se trame et rapporte d'un grand tiroir plusieurs formats: pigeon boulant, évoquant un chauffeur de poids lourd visant de coté la route par dessus son volant, un chien ratier à l'œil malin et oreille tombante, tenant un bâton dans sa gueule.

 

Je choisis quelques modèles et dimensions, lui laissai un chèque et partis. C’est plus tard que je sus que le jour où je fis sa connaissance, elle venait, désespérée par son insuccès professionnel et financier, d'avaler un tube de barbiturique. Je sus par la suite qu'elle était juive yougoslave, sa mère se trouvait à Belgrade. Quand on lui commandait une photo, elle faisait venir l’animal et vivait avec lui, intimement. C’était en somme, ce qu'à Vienne (Autriche) on faisait chez Konrad Lorenz, à la Königinstrasse, où les chercheurs pouvaient y vivre à condition d'être en contact permanent avec les animaux qu'ils avaient choisi d'étudier...ça s'appelait "behaviour", comportement, devenu après 1950, éthologie puisqu'il faut bien se distinguer au moins par les mots. Je crois que les animaux domestiques qu'elle photographiait étaient mis en confiance, plus ou moins hypnotisés - voix bitonales avec des sons d'approche, odeur peut-être, etc...

 

Elle était l'amie d'un journaliste qui fut tué en 1940 dans les combats avec l'armée nazie dans Rouen ; je la rencontrais peu après, rue Royale, au coin de la rue du Faubourg. St. Honoré ; hagarde, échevelée, en juin. Elle me cria: "Donnez-moi l’adresse de Daladier, il faut que je le tue". Elle pleurait et me dit la mort de son ami. Je lui expliquais que le Gouvernement était parti à Bordeaux. Je la revis en 1945 ; elle avait gagné Bahia au Brésil et aperçût sa mère dont elle était sans nouvelles depuis longtemps, assise sur les marches de la cathédrale; elles décidèrent de prendre un avion pour Rio. L'avion percuta en mer près du rivage; la mère se noya, Ylla - qui était plus jeune - fut sauvée par le pilote. Elle me dit qu'elle était tout de suite retournée à l'eau "sinon plus jamais, elle n'aurait osé nager...".   Pas un mot sur sa mère dont elle m'avait dit auparavant que lorsqu'Ylla était petite, sa mère lui demandait de lui passer la brosse à cheveux dans le cou, le manche en bas, pour lui frotter le dos; en échange, la mère lui donnait du chocolat

 

Elle vécut ensuite à New York, finalement désespérée, sans un sou. Personne ne s'intéressait à ses offres de photographier les animaux chéris. Jusqu'au jour où elle devint célèbre: pénétrant dans la cage d'un panda du zoo pour le photographier, celui-là, nullement séduit, lui laboura toute une cuisse à coups de griffes. C'était la gloire, première page des journaux. Elle devint la maîtresse d'un Weill, revint ensuite en France. Je l'invitais à déjeuner en 1945 dans un bistro du Boulevard Pasteur où on dégustait dans ces temps difficiles un bon civet de lapin (on disait que les chats disparaissaient beaucoup). Geneviève Hamon, grâce à la patience de qui j'ai pu faire mes films de biologie, fille du sociologue Augustin Hamon, traducteur avec sa femme Henriette, de Bernard Shaw, était du déjeuner. Elle faisait elle-même beaucoup de photos avec le Rolleiflex que Vogel, Directeur du "VU", m'avait donné comme pige pour les articles que j'y publiais, et était très amie d’Ylla....  A la fin du déjeuner, nous nous levons et Ylla dit a brule pour point et à toute volée en s'adressant à moi: "Mais enfin, pourquoi n'avons-nous jamais couché ensemble?" II y a des questions pour lesquelles la réponse est délicate à formuler pour des raisons diverses. Ou bien, dans le cas, on fait son Joseph ou bien, on risque d'être grossier. Les moindres étant : "Vous n'êtes pas mon type", "Vous êtes trop grande (1m78) pour moi..." ou encore : "Vous avez le visage luisant et sentez fort..."...etc… Je me contentais de sourire d'un air niais et impénétrable, elle nous serra les mains et dit : "Je pars aux Indes, photographier une chasse aux éléphants, je ne vous reverrai plus...". Je ne fis pas spécialement attention à cette phrase finale.

 

Six mois après, nous apprenions qu'Ylla était morte d'une fracture du crâne en tombant du toit du camion d'où elle photographiait une chasse à l’éléphant...

 

Jean Painlevé

 

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