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Divagations II Par Jean Painlevé |
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Le ciel est en carton-pâte, couleur bleu tendron, avec quelques surcharges blanc crème, immobiles. Des aigrettes lumineuses sur le contour d'un gros nuage, dévoilent seules que le soleil est en train de faire sa toilette de nuit derrière un paravent. Il est bien sale ce gros nuage. C'est l'eau de lavage de l'astre essayant de faire partir ses taches, qui, sans aucun doute, l’a éclaboussé.
De petites grues d’hirondelles font des histoires en l'air pour montrer qu'elles savent voler peut-être. En tout cas, elles sont plus habiles que ce jeune merle dont je perçus l'aventure hier : au moment d'un vent catastropheux pour les cheminées, cet oisillon voulant atterrir, négligea (ignorance, imprudence, je ne sais) de se poser face au vent ; de sorte qu'à peine à terre, il fut retourné comme une crêpe ; il prit aussitôt une gueule très déconfite, devant ses anciens, qui, rangés autour de lui, avaient l’air de rigoler à se tordre, du bout du bec.
Tout vibre et rayonne. Le thermomètre s'échauffe : son esprit mercureux bouillonne et il raconte des histoires qui ont naturellement tout d'une mercuriale. Depuis longtemps il n'avait été si communicatif : toujours des airs glacés ou humidement larmoyants ; maintenant loquace, il dit être devenu bolcheviste parce que depuis neuf mois, juste le temps d'en changer on en avait eu un dégueulasse, de temps ; tandis qu’avec un gouvernement de Soviets, il aurait été épatant. J'ai beau lui observer que l'avènement d'un temps agréable coïncide avec l’éclipse des bolchevistes en Bavière et en Hongrie, il ne démord pas de son idée, pour le moins libidineuse, comme dirait le Saint-père, de changer de régime. Il s'échauffe tellement qu'il marque cinquante degrés alors que vingt représentent, certes, le maximum de température actuelle. Alors je lui prouve qu'il n'est point consciencieux et cela suffit pour le calmer aussitôt. Ce bon thermomètre !
Depuis dix minutes, il y a un coquin de petit duvet de coton qui s’balade, qui s’balade, qui s’balade devant la fenêtre. Je lui intime l'ordre d'aller voir ailleurs si j'y étais. Il m'a répondu: « Farceur ! », et comme un insecte ailé passait, le bousculant un tantinet, il s'est écrié « Vache de mouche!! ». J’ai cru de ma dignité de fermer la fenêtre, car je ne fraie pas avec les voyous. Voici maintenant un bruit incessant de gifles. Ce sont deux pigeons rivaux qui, perchés sur une branche de marronnier, se fichent une tournée pendant que la pigeonne fait, à la branche supérieure, l'amour avec un ramier. Honteux!
Mais ça y est, le soleil se fourre au lit ; il s'est mis en veilleuse. Quel vieux rapiat ! Une dernière irisation. Une couleur tango-violet et enfin ultra-violette, sans doute, car on ne perçoit plus rien. Le roi du clinquant a soufflé sa bougie : une dernière clarté dans un fond infini.
Au moment où la flamboyante horloge, cet impérialiste régle-tout a disparu, les deux pigeons rivaux se sont endormis côte à côte, afin de pouvoir recommencer à se battre demain. De même à la branche supérieure, pour recommencer aussi .......... demain. Le monde est bien obéissant !
Un piano essayant de traduire une âme (ou plutôt une âme essayant de se traduire à l'aide du truchement piano), étale seul des ondes dans cette nuit de plomb. Elles se cachent fort bien, cas ondes, car si je les entends je ne puis les voir.
Il fait bien noir. Le marronnier a l'air carcasse ; les cheminées ressemblent à des huissiers tout raides et coiffée d'un petit chapeau chinois, qui attendent l'arrivée du clair de lune. Les audiences du clair de lune ! Quelle fumisterie !! Les quémandeurs sont les esprits du soir : ils voudraient savoir tout ce que sait cette vieille aïeule de lune, si vieille, si vieille, qu'elle est déjà froide. Elle a tant présidé à tout ! Mais l'ombre accourt, lourde et épaisse. Elle annonce que le clair de lune, retenu autre part, ne pourra venir. J'avais bien dit que c'était une fumisterie. Aussitôt les esprits de la nuit se lamentent : le vent s'en prend aux chambellans cheminées ; la pluie se venge sur les toits, terrasses des audiences ; les nuages tout à l’heure immobiles, se mettent à courir pour rentrer chez eux et lâchent quelques larmes en route.
Allons, fermons la croisée. Le temps est mauvais et les rhumatismes fixent l’attention de l’humidité. Jean Painlevé.
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