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CHAMEAU Par Jean Painlevé |
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J'avisai ce chameau qui avait l'air d'un lettré et lui en fis la remarque. « -Vous ne vous êtes pas trompé, me répondit-il, car si toute ma race possède au plus haut degré la culture philosophique du désert, moi en plus je connais votre langue, vos poètes... Tenez... », et il cita:
« C'était un vieux lapidaire Qui enfermait ses dromadaires Dans le tiroirs de sa commode Les logements à Paris sont si incommodes… »
Est-ce que ça n'indique pas merveilleusement votre petite vie médiocre, rétrécie...? Et avoir pris des dromadaires, c'est d'un bouffon… « - Ah oui, fis-je, le dromadaire c'est un chameau bossu. » « -Mais pas du tout, dit l'autre d'un ton rogue, les dromadaires c'est nous, avec une légère convexité de la colonne vertébrale... C'est le chameau qui est difforme… ça vous permet d'y caler vos fesses, chose que nous ne permettrions pas… « Essayez de monter un dromadaire à nu, vous glisserez en avant ou en arrière... Mais vous n'avez jamais su distinguer... » Il soupira et reprit : « Quelque soit la branche de notre famille, nous sommes en tout cas les protecteurs nés de l'homme jusque dans la contrebande. Et nous avons servi sous Bonaparte et ses savants, nous vous faisons un rempart de notre corps contre les vents, le sable et même les balles. Nous sommes sobres que c'en est proverbial (ce n'est pas nous qu'on trouverait attablé devant un pastis) et dévoués jusqu'à donner notre viande, notre graisse, aux fins connaisseurs... » A ce moment je fredonnai étourdiment le vieux refrain: « …On va s'en payer une bosse, une bosse de chameau... » , mais il fit élégamment celui qui n’avait pas entendu et se contenta de m'aplatir d'un de ces regards dont ils ont le secret avant de continuer : « ...Il ne faut donc pas vous étonner que nous arborions facilement un petit air supérieur auquel collaborent nos longs cils qui filtrent le vent, permettent de voir l'œil mi-clos emmy les tempêtes… » - « …Emmey les tempêtes, foutre, mon cher, vous êtes Grand Siècle... » - « C'est une expression qu'une de mes trisaïeules avait recueillie d'un mameluk de Napoléon. « Parmi » les tempêtes fait vraiment vulgaire, « eramy », c'est plus distingué... Notre distinction se retrouve d'ailleurs jusque dans notre manière de boire... ...Même assoiffés, nous ne reproduisons aucun de vos bruits grossiers ... »
Ayant changé sa chique de côté à l'aide de sa langue gonflée comme une baudruche couleur aubergine, il reprit : « En plus, le chameau, ce vaisseau du désert comme vous l'appelez, vous forme une sangle abdominale tout en vous tenant le popotin et vous barattant le foie... Enfin nous labourons champ du paysan, même si nous sommes attelés, ô dérision, à un âne qui doit doubler son pas pour épouser notre cadence ; et nous avons tracé les pistes que vos ingénieurs sont si fiers d’avoir inventées pour y faire passer des véhicules que nous venons dépanner... » - « Chacun reconnaît bien volontiers vos innombrables qualités, c'est plutôt votre caractère qui... » - « Notre caractère...! Quand nous disons : non, c'est non... Car nous avons « du » caractère, c'est tout à notre honneur ; aussi prenons-nous votre expression « quel chameau » comme purement admirative, ainsi qu'il se doit... Mais notre caractère est pratiquement égal, de ronchonnements identiques quel que soit la charge qu'on nous arrime ; nous nous levons au moment où l’homme va finir par s'étouffer de colère à force de hurler. Comme le sable et le vent, nous sommes doux ou rapides ; mais jamais pressés car nous sommes une part de l’éternité. Et rappelez-vous que pour nous l'homme n'est qu'un bipède, ce qui est déjà ridicule, et pire, un bipède prétentieux... Et que de l'avis unanime de tous les chameaux et assimilés, rien n'est plus joli qu'un petit chameau... » Sur cette leçon, je n'avais plus qu’à m'esquiver en prenant une attitude plutôt courbe... Jean Painlevé |
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