L'engagement politique.

L’Affaire Henry Martin[1] : « Voilà comment nous pacifions...  »

par Jean Painlevé

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Un quartier-maître inculpé de sabotage d'un navire porte-avions, cela me semblait un peu gros à priori, surtout quand on connaît les différents systèmes de provo­cation policière. Il fallait qu'on attachât de l'importance à ce quartier-maître pour vouloir ainsi l'écraser... C'est seulement en revenant en France au mois de mai 1950 que je lus des détails complémentaires. Henri Martin avait distribué des tracts contre la guerre d'Indochine. Ce n'est pas une guerre ( il faudrait qu'elle soit votée par le Parlement), c'est une « opération de police »... Les tracts devaient normalement rapporter un mois de prison de la part du tribunal maritime et on n'en parlait plus. Il y avait donc autre chose puisque, au lieu de banaliser, on gonflait, on faisait donner la « démoralisation de l'armée », et même il s'avérait plus tard qu'on avait employé un provocateur ex-marin allemand pour l'affaire du porte-avions — provocation finalement sans succès.

 

 

Mais quand on lit les lettres écrites par Henri Martin à ses parents pendant les deux années qui précédèrent son retour en France, on comprend mieux que sa personnalité a empoisonné les gouvernants et leurs seconds : Henri Martin n'était pas un révolté et ne posait ni au héros ni au persécuté ; c'était un clairvoyant et il n'était pas achetable. Puisqu'il s'offrait à la lâcheté des autres, il ne fallait pas le rater. Car il représentait un véritable danger cet homme qui, au milieu d'aventuriers ou de passifs exécutants (dans la meilleur des hypothèses !), construisait tout seul sa vérité générale, s'y tenait ac­croché sans faillir... Sans faillir, c'était ça le danger. Et surtout qu'il n'avait pas failli non plus à ses obligations militaires : quoiqu'il se fût engagé pour une œuvre de liberté et non d'esclavagisme, il représentait un combat­tant sans peur et sans reproche.

Cet homme isolé, il fallait l'accuser de complot, lorsqu'il rendait public, une fois revenu en France, ce qu'il avait, d'Indochine, maintes fois écrit aux siens, lorsqu'il distribuait sa pensée profonde qui rejoignait d'ailleurs celle quotidiennement écrite, proférée, vendue dans les kiosques, émise dans les milieux les plus divers et même par des membres du Gouvernement.

 

Ses sentiments, ses accusations, ses craintes, concré­tisaient finalement la haine, formulée en haut, que chacun porte à cette stupide et déshonorante aventure, pour des raisons les plus diverses d'ailleurs mais qui n'en concourent pas moins à l'unanimité de fait. Car on entend aussi bien: « Déconsidère la France », « empêche de grouper les forces utiles en Afrique », « sonne le glas du commerce français en Asie », « entreprise colonialiste », « fait le jeu des communistes », « les peuples ont droit de disposer d'eux-mêmes »,    « nous faisons le lit des Américains », « désorganise l'économie du Pays », « assassinons par l'intermédiaire des aventuriers de la Légion Etrangère », « pompe le sang de nos plus purs héros »,    « anémie les cadres de l'armée », «  combattons pour une poignée de profiteurs », «  guerre inutile, les capitaux ayant émigré ailleurs »,   « a toujours coûté à la France sans aucun bénéfice pour celle-ci », etc.

 

Formé dans le Maquis à combattre pour la Libération de son Pays et non pour protéger quelques honteux trafics, ou asservir d'autres peuples, payant de sa personne mais non pas tueur professionnel, Henri Martin voit, en arrivant en Indochine, tout l'idéal pour lequel il avait engagé sa vie s'écrouler dans la plus affreuse sanglante mascarade. Réunissant en lui pureté, connaissance, lucidité et courage, il n'avait pas le droit de se taire ; ce qu'il a fait très simplement est homogène avec sa conscience. Direct et droit, le sentiment populaire découvre finalement la voie constructrice au milieu des tromperies multiples soigneusement entretenues. Henri Martin vit, construit, décrit et prédit l'histoire. « Henri Martin, historien » Non, ce n'est pas un jeu de mots. Il ne s'agit pas de ce faible historien du XIX siècle mais de celui dont les lettres regorgent de cris d'alarme, sur les plans les plus divers ; c'est pour en grouper ici les différentes résonances que nous détachons quelques extraits de ces lettres et non point pour le jeu facile de faire dire ce qui plaît à des phrases isolées. Chacune de ses phrases d'ailleurs par ce qu'elle représente de vécu est importante et mériterait un commentaire adéquat. Notons seulement que ses premières lettres, alors qu'il n'est pas encore en contact avec les faits indochinois parlent seulement de caramels, de jus de fruits, de joyeux Noël, de l'air sympathique du général Leclerc et d'ennuis qu'il a eus en hydravion mais dès le 28 mars 1946, écri­vant de Tourane à ses parents : «  La France reconnaît la République du Viêt-Nam. Celle-ci a ses finances propres. Nous conservons nos bases en Indochine. » Henri Martin commente : « Le coup est simplement sensible pour les gros banquiers qui avaient des intérêts en Indochine. » Mais ceux-ci et leurs compères n'ont pas perdu le nord puisque le 30 juin Henri Martin raconte que le monopole d'achat du riz a été concédé seulement à deux sociétés (directeurs français). « L'achat se fit au prix de cinquante piastres le quintal en Cochinchine. Les stocks furent bloqués. Quand la famine eut fait deux millions de morts, le riz fut vendu à huit cents piastres le quintal. Un joli bénéfice n'est-ce pas ? Les directeurs français pouvaient se frotter les mains, un beau travail. Croyez-vous que les Annamites ont été dupes ? C'est peut-être une des raisons pour lesquelles nous sommes si mal vus ici... » Et le 24 août : « Cette fois nous ne devons pas arraisonner les jonques mais les couler sans sommation. Les vedettes en ont coulé neuf devant le cap Varella. » Et le 1er septembre : « Nous avons coulé les jonques au canon de 40 et à la mitrailleuse de 20. Chaque fois ce sont deux ou trois tonnes de riz qui vont au fond... Quelle est cette comédie ? A qui profite-t-elle ? Empêcher le ravitaillement pour faire monter les prix et ensuite les grosses sociétés peuvent faire leurs bénéfices. Ce n'est pas pour autre chose que nous patrouillons tous les jours. Au Gouvernement de Cochinchine ce ne sont que des gros planteurs ; ils se moquent pas mal de leur pays et surtout du peuple qu'ils prétendent représenter... » (Ces famines organisées sont anciennes et ont toujours profité aux maîtres du jour et à leurs vassaux. Elles donnèrent lieu, ainsi que les épidémies liées à la sous-nutrition et aux morts en masse, à de telles atrocités de la part des autorités françaises en 1924-25 que le médecin général Normet, commandant le Service de Santé de Hué, me dit à l'époque qu'il préférait quitter l'armée...)

 

Mais il n'y a pas que cela pour faire haïr et mépriser la France. Quand Henri Martin note le 28 mars 1946 qu'à Tourane « dans beaucoup de maisons, il y avait cinq drapeaux accrochés : américain, anglais, russe, chi­nois et Vietminh ; celui de la France était absent. Les habitants nous regardaient plutôt froidement », cela prouve que la trahison de Vichy et de ses hommes n'a pas « payé » et que d'avoir livré l'Indochine aux Japonais a simplement fait perdre la face à la France. Aussi espère-t-on la lui redonner par la force ! ... Ce sont d'ailleurs les mêmes hommes qui vont oeuvrer et Henri Martin avait noté le 16 avril : « A bord, il y a juste un officier des Forces Françaises Libres. Pourtant, le Chevreuil porte la croix de Lorraine. Ce n'est pas l'envie qui manque à certains de la remplacer par la francisque. Manque d'épuration, manque complet même quand je vous aurai dit que certains seconds-maîtres étaient sergents dans les G.M.R. de Pétain... Mais il y en a de plus importants qu'eux. Ici, les types du maquis devraient presque se cacher comme au temps des Boches... » Pau­vre Henri Martin : Il n'allait pas tarder à savoir par lui-même que c'était la même chose en France et que ce serait une créature de Pétain qui le condamnerait ! Il note, le 18 mai 1946 : « Il y a quarante pour cent d'Allemands dans les légionnaires. C'est avec des types pareils que l'on veut coloniser. Pour un type de tué, ils brûlent huit villages. Après ça, les habitants peuvent nous estimer. »  Et après description de pillages et tueries, il con­clut : « En Indochine, l'armée française se conduit comme les Boches le faisaient chez nous. Je suis complètement dégoûté de voir ça... » (Mais qu'est-ce que les massacres d'Oradour-sur-Glane - dont les auteurs S.S. sont à l'abri aux U.S.A., si je ne me trompe - à côté des dizaines de milliers de Malgaches massacrés à Mada­gascar ! Ou des centaines de bombes au napalm qu'Henri Martin n'a pas connu en Indochine ! Ça, c'est de la civilisation en grand...) Et le contraste avec le récit que fait Henri Martin d'un sergent-chef, prisonnier du Viet-minh, et qu'un capitaine fit, après guérison, transporter dans un sampang pour qu'il rejoignît les Français. Récit qui se termine par cette phrase crucifiante du capitaine Viet-minh au sergent-chef français : «  Quand vous recommencerez à pacifier, ne soyez pas trop cruels avec nos femmes et nos enfants. » En réponse le 20 mars, Henri Martin écrit comment, étant mécanicien d'un canot armé d'une mitrailleuse, l'officier fait tirer sur une jonque, etc. « Maintenant que nous lui avons tué son enfant et blessé sa femme, cet Annamite, s'il n'était encore Viet-minh, le deviendra. Voilà comment nous pacifions. »

 

Parmi une trentaine de lettres, il y en a huit, Henri Martin décrit scrupuleusement les combats auxquels il est mêlé. Quelque répugnance ou honte qu'il ait eue, il n'a jamais bronché, il a été toujours un marin modèle du point de vue militaire. Aussi son témoignage est-il encore plus terrible quand il écrit le 11 octobre 1946 : « Et dire que tout ça se passe parce qu'une bande de gros propriétaires veut conserver ses privilèges. Ils préfèrent être les maîtres plutôt que les alliés. Ça leur permet de gagner plus d'argent. Et à cause de cela, tous les jours des soldats français se font tuer. »  Ou le 30 septembre 1947 : «  Nous arrivons à l'aube, mais au lieu de débarquer tout de suite, nous attendons que le jour se lève. Comme ça les hautes personnalités peuvent assister au spectacle... »  Et après la fin du combat : « Maintenant il y a cinq morts sur notre plage arrière. Ils sont recouverts du pavillon français. Il y a des flaques de sang partout. Seize blessés... » etc. «Le Haut Commissaire n'est plus là pour voir le spectacle. » A ses parents qui voulaient lui « remonter le moral », il protestait : « C'est parce que je vous dis exactement mes pensées que vous me dites que je suis démoralisé. Je vous raconte ce qui se passe et vous dis mes impressions. Ce n'est pas pour cela que le moral est mauvais, mais il y a de quoi être dégoûté. » Peut-être sait-il que des névroses se gagnent en luttant atrocement pour une cause dont on n’est pas sûr. En tout cas il explique dans une autre lettre pourquoi un grand nombre de militaires croient combattre pour la France : « En effet, ils s'amènent en Indochine et, avant d'avoir rien fait, ils tombent dans une embuscade. Ils disent alors : c'est des salauds, on ne leur a rien fait et ils nous attaquent. Seulement, ils oublient que d'autres avant eux ont fait haïr le nom de Français et que maintenant ce sont eux qui paient pour cela. »  Et il conclut ce 11 mars 1947, de Saigon : «  Pour savoir où est l'intérêt de la France, il n'y a qu'à regar­der la réaction des traîtres : les vendus aux Japonais comme les vendus aux Boches réclament la continuation de la lutte. L'intérêt de la France est de ne pas écouter ces traîtres. » Cette évidence rejoint celle qu'il émet dans sa lettre du 24 mars : « Ceux qui ont voté les crédits militaires auraient mieux fait de les employer à la reconstruction de la France... » (Il ne savait pas qu'en 1952 la Reconstruction serait définitivement enterrée an profit de la guerre d'Indochine. « ... En continuant la guerre, nous minons le pays... »  Et ici, le pays, c'est la France. « Il faut faire les accords au plus vite avant qu'il ne soit trop tard... » Car il sait qu'on ne peut vaincre un peuple dont il a pu noter : « Dans Bentré, toute la population est Viet-minh; on ne peut tout de même pas détruire toute une population » ou bien «  Ce n'est pas une bande de pirates, c'est tout un peuple qui veut sa liberté... »  «... Tout nous prouve qu'ils n'ont pas besoin de nous pour se diriger... »

 

Pour avoir joué le rôle de parents adoptifs qui exploitent un enfant sous prétexte de le protéger et se transforment bientôt en sadiques sans freins vis-à-vis d'une faiblesse qui tous les jours devient une force, le gouvernement déconsidère la France et la mené à sa ruine. Elle n'aura pas trop de tous ses meilleurs fils pour faire oublier la période ignoble dans laquelle elle est plongée depuis des années. Parmi ceux-ci, au premier rang, figure Henri Martin. La grâce de sa peine a été refusée alors qu'était gracié un violeur-tueur de fillette, « car son frère était combattant d'Indochine»,  et qu'un peu plus tard un jeune assassin allait chercher son rachat « sur le front d'Indochine »... Voilà où on en est au 1er janvier 1953. Œuvrepartisane au premier chef et qui renforce ce qu'elle veut combattre, le refus de grâce s'ajoutant a une condamnation d'ordre politique permettra aux générations futures de savoir sans erreur qui fut patriote des juges qui votèrent la peine et de ceux qui la maintinrent ou du condamné pour avoir dénoncé une action guerrière sacrilège, imbécile, immorale, que ses supporters mêmes n'ont d'ailleurs jamais pu justifier ni socialement ni économiquement.

 

 

A trois reprises Henri Martin, comme les Règlements de la Marine l’y autorisent, demande la résiliation de son engagement : pas de réponse. Le 14 octobre 1947, après deux ans, il est débarqué du Chevreuil. Le 11 novembre 1947,  il arrive à Marseille.

En avril 48. Martin est affecté à la Station d'essai des combustibles de l'Arsenal de Toulon. Il s'y montre un travailleur exemplaire puisqu'il est nommé quartier-maître de deuxième classe, puis second-maître le 1er novembre 1949.

C'est pourtant au mois de juillet 1949 qu'il commence à «rédiger, distribuer ou faire distribuer des écrits, tracts et papillons dans le but d'expliquer le caractère injuste de la guerre au Viêt-Nam. »

« Le 13 mai 1950, vers vingt heures, au cours d'une patrouille dans l'arsenal principal, des gendarmes maritimes constataient dans la ruelle de la Corderie, la présence de tracts qui ne s'y trouvaient pas vingt minutes auparavant. Ayant vu passer entre-temps trois marins...,  ils en cherchèrent l'identité. Il s'agit des matelots Benoît, Laffitte et Cossu de l'Atelier militaire de la Flotte qui sont appréhendés. Leurs aveux entraînent l'arrestation de leurs complices, les matelots Grimelli, Pech et Bussarat, ainsi que du second-maître Henri Martin... , désigné par eux comme le chef de l'opération et qui a reconnu avoir, depuis plusieurs mois, introduit et distribué ou fait distribuer... des écrits, tracts et papillons... dans le but d'expliquer le caractère injuste de la guerre au Viêt-Nam. »

 

C'est ainsi que l'acte d'accusation rapporte l'arresta­tion d'Henri Martin[2].

De ses « complices », on n'entendra plus parler[3]. Sans doute n'ont-ils fait l'objet que de peines disciplinaires. Cela suffirait à prouver que le Gouvernement ne les tient pas pour communistes. S'ils ont accepté d’exposer ou de distribuer les tracts, c'est qu'ils en ont assez de la guerre, voila tout. Rappelons-nous la lettre du 30 mai 1946 : «  Dans le poste des mécaniciens, il n'y en a que deux qui ne demandent pas à résilier... Dans le pont, cinquante pour cent demandent leurs résiliations. » Résiliations refusées, bien entendu : ce qui a poussé les matelots de l’Atelier militaire à coller ces affichettes contre les murs de Toulon, c'est leur vieille rancune, leurs patients dégoûts: ils se sont groupés autour de Martin parce qu'il est le seul à traduire leur révolte dons un langage clair et rigoureux.

Quant aux tracts, pour en connaître le contenu, on ne peut mieux faire que de se rapporter à l'arrêt de la Chambre des mises en accusation de la Cour d'appel d’Aix-en-Provence :

 

On y lit notamment qu'Henri Martin :

 

1° A, vers le 6 juillet 1949, introduit et exposé dans l'arsenal maritime de Toulon, environ cinquante exemplaires d'un tract ronéotypé, intitulé « un groupe de marins s'adresse à M. le Préfet maritime », signé « un groupe de marins », dans lequel on lit : «  ...il n'est pas bon à vos yeux que ceux qui ne sont jamais allés en Indochine apprennent ce qui s'y passe... Notre marine a compris et comprendra de plus en plus... qu'il faut cesser cette guerre injuste du Viêt-Nam... »

 

2° A, vers le 27 août 1949, introduit et exposé dans l'arsenal maritime de Toulon, un certain nombre d'exemplaires d'un tract intitulé : «  Voilà comment on forme les volontaires pour l'Indochine », signé : « l'Union de la Jeunesse Républicaine de France », dans lequel on trouve les mots suivants : «  A Fréjus, où les parachutistes sont cantonnés avant le départ, les brimades continuent de plus belle. Onze soldats ont déjà quitté l'armée... , les soldats ne sont plus d'accord pour la sale guerre..., plus un homme, plus un sou pour la  sale  guerre... »

 

3° A, vers le 23 septembre 1949, à Toulon, participé à la rédaction d'un tract ronéotypé, intitulé : « Marins, votons pour la paix », signé : « Un groupe de marins », dans lequel on peut lire: «  Une occasion nous est offerte de pouvoir protester contre la guerre au Viêt-Nam, où déjà tant de camarades sont tombés... de dire votre dégoût de devenir de la chair à canon pour défendre les intérêts des fauteurs de guerre..., le peuple de France avec sa marine montrera qu'il n'est pas prêt à se laisser conduire à la boucherie. »

 

4° A, dans les mêmes conditions de temps et de lieu, introduit et exposé ou fait exposer dans l'arsenal maritime de Toulon de nombreux exemplaires de ce tract.

 

A, en novembre 1949, à Toulon, fourni le thème d'un tract ronéotypé intitulé : « Marins de Toulon, plus un homme pour l'Indochine », signé : « Un groupe de marins », dans lequel on peut lire : « ...Il y en a assez, nous ne nous sommes pas engagés pour aller mourir en Indochine, pour le plus grand profit des banquiers et marchands de caoutchouc français et américains, ni pour gaspiller notre jeunesse dans une guerre injuste faite à un peuple qui, comme le nôtre l'a fait de 1940 à 1944, contre les Boches, lutte lui aussi pour sa liberté et son indépendance... Assez de morts, assez de sang, tous unis ensemble, refusons de partir en décembre prochain. »

 

6° A, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, introduit et exposé dans l'arsenal maritime de Toulon, un certain nombre d'exemplaires de ce tract.

 

7° A, vers le 9 décembre 1949, introduit et exposé dans l'arsenal maritime de Toulon, environ cinquante exemplaires d'un tract ronéotypé, intitulé : « Marins et soldats, exigeons la fin de la guerre du Viêt-Nam », signé : «  Un groupe de marins », dans lequel on peut lire : «  Pensez aux milliers de jeunes qui ne reviendront plus de là-bas sinon en cercueil. Marins et soldats, nous ne voulons pas mourir pour les capitalistes. Nous ne voulons pas servir les intérêts des banquiers. Nous ne voulons pas être les complices des S.S. miliciens et L.V.F. qui assassinent le peuple Vietnamien. Manifestons par­tout notre volonté d'arrêter la guerre au Viet-Nam, en refusant d'embarquer. »

 

8° A, en décembre 1949, en janvier 1950, à Toulon, introduit et exposé dans l'arsenal maritime et fait parvenir à bord du porte-avions Dixmude en vue de leur exposition un certain nombre d'exemplaires d'un papillon collant, ronéotypé, intitulé : «  Assez de morts, assez de sang » et se terminant par : « Marins, refusons de partir. » 

 

99° A, vers le 27 janvier 1950, à Toulon, fourni le thème d'un tract ronéotypé, intitulé : « Marins oui. Esclaves jamais », signé « Un groupe de marins », dans lequel on peut lire : « La discipline a été bafouée, mais la justice et la logique ont triomphé... On reprend le ton donné par M. Vincent Auriol, président de la République, qui faisant siennes les théories du plus parfait dictateur, veut sanctionner ceux qui crient la vérité et veulent faire respecter le droit... a moins que l'on veuille nous acclimater pour mieux défendre le droit et la justice au Viet-Nam. Nous leur disons Non... » « L’Ile-d'Oléron part samedi, 4 février, chargé à bloc de cette marchandise, qui tue les petits Français et Viet-Namiens, qui eux aussi veulent vivre libres… »

 

10° A,  entre le 27 et le 30 janvier 1950, introduit dans l'arsenal maritime de Toulon et y a exposé ou fait exposer une cinquantaine d'exemplaires du tract ci-dessus indiqué.

 

11° A, en janvier ou février 1950, fait parvenir à bord du porte-avions Dixmude à Toulon, en vue de leur exposition plusieurs exemplaires d'un tract ronéotypé, intitulé : « Marins de Toulon, à l'exemple des soldats de Fréjus, refusez de partir », signé : «  Un groupe de marins », dans lequel on peut lire : « A l'exemple des dockers, des cheminots, des ouvriers qui refusent d'embarquer, transporter ou produire le matériel de guerre, et qui exigent le retour du corps expéditionnaire, les marins français, à l'exemple des soldats de Fréjus, qui, le 9 janvier dernier refusèrent d'embarquer, lutteront eux aussi contre la sale guerre, en refusant de partir le 4 février sur l’île-d’Oléron. »

 

12° A, le 18 février 1950, remis à des marins de l'équipage du porte-avions Dixmude à Toulon, en vue de leur exposition, un certain nombre d'exemplaires de papillons collants, portant des textes imprimés comportant tous les mots suivants : « 21 février, journée internationale de lutte contre le colonialisme... » « Retour du corps expéditionnaire », et signé « Union de la Jeunesse Républicaine de France... »

 

13° A, vers le 5 mars 1950, introduit et exposé dans l'arsenal maritime de Toulon une cinquantaine d'exemplaires d'un tract ronéotypé intitulé : «  Les marins diront non au fascisme. » signé : « Un groupe de marins », dans lequel on peut lire : «  Nous voyons plus clairement que jamais pour quels infâmes trafics on nous envoie mourir au Viet-Nam... C'est pour vos millions que vous sacrifiez nos vingt ans... Le véritable honneur pour l'armée de la République, c'est de ne pas se salir plus longtemps en luttant contre la liberté du peuple viet­namien... »

 

14° A, le 5 mars 1950, expédié par la poste plusieurs enveloppes adressées à des groupes de quartiers-maîtres du porte-avions Dixmude et contenant chacune quatre ou cinq exemplaires du même tract.

 

 

15° A, le 8 mars 1950, à Toulon, rédigé l'adresse dont le texte suit, destinée aux dockers en grève : « Camarades dockers nous saluons votre lutte magnifique contre la guerre. A l'avant-garde de la classe ouvrière, vous nous montrez le chemin de la victoire. Nous, fils d'ouvriers, actuellement sous l'uniforme, venons vous assurer de notre solidarité. Jamais nous ne consentirions à jouer le rôle de jaune à briser votre grève. Nous savons que votre lutte est la nôtre, que c'est aussi pour nous que vous combattez. Nous, marins de la Marine Nationale, faisons partie du peuple de France, et nous ne trahirons pas la classe ouvrière », signé, «Un groupe de marins » et l'a fait circuler parmi le personnel de l'atelier militaire de la flotte de Toulon, en sollicitant des dons en espèces et en tabac pour les grévistes.

16° A, le 11 mars 1950, introduit dans l'arsenal maritime de Toulon, et remis à des marins, en vue de leur exposition, une cinquantaine d'exemplaires d'un tract ronéotypé, intitulé : «  Face aux chèquards, aux corrupteurs, aux corrompus, les marins français répondront : « Honneur et Patrie », signé : « le parti communiste » et dans lequel on lit : « La sécurité de la France est en danger... la Défense Nationale est trahie... Exigeons la fin de la guerre... les marins français lutteront pour exiger le rappel du corps expéditionnaire, y compris les forces navales... Ils refuseront d'utiliser le matériel de guerre américain... »

 

On fera les observations  suivantes :

 

 

1° D'après les dates fournies par l'accusation, Martin aurait commencé ses activités de propagandiste environ dix-huit mois après son débarquement et quatorze après son affectation.

2° De juillet à janvier, les distributions de tracts ont lieu mensuellement.  De janvier à mars, le rythme se précipite : on en compte cinq pour les mois de janvier et de février. En mars, il paraît saisi d'emportement et fait une distribution tous les trois jours.

 

 Est-il l'auteur des tracts incriminés ? Pour la plupart d'entre eux. L'accusation ne se prononce pas. Elle signale pourtant qu'il a fourni le thème d'un tract (27 janvier 1950), participé à la rédaction d'un autre (23 septembre 1949) et rédigé l'adresse, aux dockers (8 mars 1950).

Suivant les besoins du moment, la grande presse nous montrera tantôt Henri Martin comme un grand coupable que ses vertus même et son intelligence rendent d'autant plus criminel, et tantôt comme un pauvre type, endoctriné et manœuvré par le Parti Communiste. Dans ce dernier cas, on essaye de nous suggérer que le Parti Communiste fabriquait les tracts au-dehors, à Paris peut-être, et les refilait à Martin qui n'avait plus qu'à les distribuer. Pour M. Bernard-Derosne. envoyé spécial de l'Aurore à Toulon, qui ne déteste pas les bonnes vieilles formules : « Les vrais inculpés n'étaient pas dans la salle. » Il ajoute, dans un beau mouvement : « Quant à ce « civil mystérieux », dont on a parlé toute la journée, eh bien ! même pas une information contre X contre cet inconnu que tout le monde connaît. »

Le coup du civil mystérieux, j'y reviendrai plus tard et nous verrons à qui profite cette discrète évocation de Fantômas. Car en fait il n'y a rien de mystérieux : Martin n'a jamais nié que certains tracts lui aient été remis; en particulier, celui qui porte la signature du Parti, il faut bien qu’il ait été introduit du dehors et par un membre du Parti Communiste. Donc il se peut fort bien que Martin ait eu des relations avec un ou plusieurs civils. Pourquoi le tribunal ne les poursuit pas ? Eh bien, parce que Martin n'a pas voulu donner leurs noms !

Le commissaire du Gouvernement : Reconnaîtriez-vous la personne qui vous donnait des tracts à distribuer ?

martin : Je n'ai pas, monsieur le Commissaire du Gouvernement, à me faire complice de la répression.

 

Pour ma part,  je suppose qu'il a également reçu les deux papiers de    « L’Union des Jeunesses  Républicaines Françaises ». Mais si l’on s'appuie là-dessus pour prouver que Martin se faisait l'exécutant passif d'une entre­prise dont les dirigeants étaient à Paris, c'est qu'on est sot ou de mauvaise foi : car on passe délibérément sous silence les huit autres tracts (sur onze)  qui sont tous signés « Un groupe de marins » et dont il a rédigé ou contribué à rédiger au moins trois. Ce que ces remarques suggèrent, c'est que Martin faisait une distinction très nette entre les tracts qui venaient de l'extérieur — et qu'il distribuait parce qu'ils exprimaient des opinions conformes à la sienne — et ceux qui étaient rédigés par ce groupe de marins qui l'entouraient, sous son inspiration. Ces marins, nous l'avons vu, ne sont pas communistes. Martin l'est-il ? C'est une autre question que nous abordons plus loin. En tout cas, il est pénétré — c'est sûr — par l'idéologie du P.C. : dans les déclarations qu'il inspire, rédige ou corrige, on retrouve la phraséologie du Parti. Mais il n'est aucunement nécessaire d'être communiste pour les signer. Ce que ces observations prouvent en tout cas, c'est que Martin, auteur ou inspirateur de trois manifestes au moins, n'est pas un « exécutant subalterne et passif ». Non : ni subalterne ni principal ni du tout exécutant. Les tracts, il contribue à les faire, donc il est à l'origine de toute l'opération. Il agit de son propre chef. En accord avec le Parti ? C'est vraisemblable — mais on peut supposer que le rapprochement s'est opéré prudemment : il est vrai que les J.R.F.  sont très proches du P.C. Mais c'est tout de même au bout de huit mois qu'on voit paraître sur les murs de l’Arsenal un papillon qui engage le Parti. Imaginez ce que vous voudrez : Henri a commencé sa campagne seul, au milieu des marins qu'il amène peu à peu à partager son avis et, à cette occasion ou un peu plus tard, il se rapproche de certaines organisations politiques qui pour­suivent les mêmes fins ; ou encore, il connaît depuis longtemps des militants communistes, il décide un beau jour de faire sa campagne et ses amis politiques, tout en l'aidant, peut-être, demeurent sur la réserve, atten­dant, avant de s'engager, de pouvoir juger l'action à ses effets ; ou toute autre chose. Ce qu'il y aura de commun à toutes ces hypothèses, c'est l'idée d'une responsabilité entière de l'accusé.

Direz-vous que je jette le pavé de l'ours, que je perds Martin en prétendant le servir, qu'il sera d'autant plus coupable que nous le saurons plus responsable ? Qu'il vaut mieux — pour lui — en faire un pantin ? Possible : pour l'instant, je ne me soucie pas d’apprécier  ses actes, mais d'établir les faits.

 

4° Les tracts portent tous sur le même thème.

 

 

A) « Un groupe de marins » voit clair et veut communiquer sa certitude à l'armée entière : des soldats parlent à des soldats ou, plus précisément, des engagés volontaires à des engagés volontaires. Cette idée d'engagement est le ressort principal de l'argumentation : ces «  fils d'ouvriers » sont entrés de leur plein gré dans l'Armée ou dans la Flotte, pour atteindre certains buts et remplir un certain office. Leur activité présente est-elle conforme aux engagements pris et reçus ?

 

B) L'armée française est au service du peuple français qui l'a forgée dans sa lutte contre l'oppression nazie. Son unique office est de conquérir la liberté ou de la défendre; elle ne peut se mettre au service de l'oppression qu'en changeant de nature et ses libres soldats ne peuvent asservir aucun peuple, à moins qu'on ne les ait d'abord asservis.

Puisque la guerre présente sert les intérêts du capitalisme international et lèse ceux du peuple français, puisque les «  fils d'ouvriers » s'y font tuer pour la banque, puisqu'elle n'a d'autre but que de maintenir notre domination sur un territoire étranger, contre la volonté de ses habitants, les soldats de l'armée populaire française doivent refuser de se battre, au nom même de leurs engagements et sous peine de ruiner en même temps l’honneur de l'armée et leur propre fierté.

 

C) Il ne suffit pas de condamner cette guerre dans le silence du cœur : il faut la dénoncer. Bref, ceux qui la blâment ont le devoir de publier leur blâme. Mais — et l'on décèlera ici l'influence communiste — il n'y a d'au­tre pensée que pratique et l'on ne peut manifester une opinion que par des actes : si vous désapprouvez cette guerre, il faut refuser de la faire; et ce refus n'est effectif qu'à la condition de produire quelque effet. Les ma­rins devront témoigner leur solidarité aux dockers en grève, les aider par des dons, ils refuseront d'embarquer ou bien d'utiliser le matériel américain; on leur cite les mutineries de Fréjus en exemple. L'auteur des tracts espère-t-il arrêter la guerre par ces procédés ? Evidemment non: il s'agit d’influencer l'opinion publique, mais par des actes plutôt que par des discours; en attirant l'attention du pays sur  la guerre d'Indochine, on en révèlera la véritable nature. L'accusation ne s'y trompe pas d'ailleurs et quand elle reproche à Martin d'avoir provoqué des « dommages irréparables », ce sont les conséquences morales de la propagande qu'elle vise et non je ne sais quelle mutinerie, qui ne s'est d'ailleurs pas produite.

 

Un jour d'octobre 1949, trois mois après la diffusion des premiers tracts, un quartier-maître nommé Liebert embarque, les cheveux ras, à la Station d'essai. Il venait de purger, disait-il, une peine de vingt jours de prison pour «  absence au quart » : peine assez forte pour le poser en casseur d'assiettes, délit assez bénin pour ne pas éveiller la défiance de ses nouveaux camarades. Cet Alsacien se gardait bien de raconter qu'il avait devancé l'appel, sous l'occupation, pour s'engager dans la Kriegsmarine. On savait qu'il avait pris du service, après la guerre, dans la Marine française mais non qu'il y avait été mêlé à une affaire assez louche : en 46, les autorités avaient interdit d'introduire de la bière à bord du Dixmude, Liebert, qui avait embarqué sur le porte-avions, poussa les marins à protester : on débarqua sur-le-champ les manifestants, mais il ne fut pas même inquiété.

 

A la Station d'essai, Liebert rencontra un autre Alsacien, le quartier-maître Heimburger. Les deux compatriotes avaient un excellent prétexte pour se lier : le second avait embarqué sur le Dixmude peu après que le premier l'eut quitté. Là s'arrêtait la ressemblance: Heimburger était un anxieux, avec d'horribles souvenirs. Incorporé de force dans la Wehrmacht, il avait déserté après mille vicissitudes qui lui avaient donné la haine de la guerre. Dans les premiers jours de 1950, Heimburger apprit le prochain appareillage du porte-avions et pensa devenir fou ; il en était sûr ; la destination, c'était l'Indochine. Il confia ses angoisses à Liebert qui se montra très compréhensif; encouragé, Heimburger fit part à son camarade d'un projet de sabotage formé sous l'empire de la terreur. Le 18 février 1950, il mit son projet à exécution en jetant de la crasse de meule dans le palier arrière de l'arbre porte-hélice. Le dépôt de crasse de meule fut découvert avant l'appareillage. Mais l'on dut attendre le retour du porte-avions pour commencer l'enquête : elle s'ouvrit le 20 avril; Henri Martin était en prison depuis cinq semaines.

Heimburger avoua tout ce qu'on voulut. Les officiers instructeurs l'interrogèrent sur ses camarades : c'est la routine du métier. Henri Martin, par exemple, est-ce que Heimburger le connaissait ? Heimburger avoua. Oui : il le connaissait. Et ce Martin, voyons, est-ce qu'il n'était pas au courant du projet de sabotage ? Oui, Martin était au courant. Liebert s'empressa d'étayer cette confession chancelante par un solide témoignage.

L

LIEBERT: J'étais présent lors d'une entrevue au cours de laquelle Heimburger a fait part de ses intentions à Martin.

Autre version, donnée devant le tribunal de Toulon : Henri Martin était présent quand Heimburger m'a fait part de ses intentions.

LIEBERT : J'ai cru qu'il se vantait, sinon je lui aurais cassé la gueule. Martin était présent à la conversation. Il a même proposé de demander à un civil des pastilles spéciales qui font un bon travail de sabotage.

 

I

Interrogé, Martin déclare tout ignorer de l'affaire du Dixmude : Heimburger ne lui en a jamais parlé.

Le ministère public tire ses conclusions ; puisque le second-maître Henri Martin connaissait les projets de Heimburger et puisqu'il n'a rien fait pour en empêcher la réalisation, le second-maître Henri Martin, déjà inculpé de «  tentative de démoralisation de l'armée » fait l'objet d'une accusation de « complicité de tentative de sabotage ».

Enfin une affaire transparente ! La bonne presse exulte : pris la main dans le sac, on peut y aller fort. Le gouvernement y encourage ; il organise, au moment du procès, une mise en scène si « spectaculaire » qu'elle frappe de stupeur jusqu'à l'envoyé de l'Aurore.

« La moralité de cet énorme procès (on fit bien les choses pour en augmenter les dimensions  [4] »

Un premier devoir : salir les accusés. Il est indispensable qu'ils inspirent le dégoût. On titrera donc en gros caractères :

LES SABOTEURS DU « DIXMUDE »

 

 

Excellent moyen d'indisposer le public : cet Henri Martin, il désapprouvait la guerre d'Indochine, eh bien ! voyez : ce n'est qu'un vil saboteur.  Il faut donc être saboteur pour condamner la guerre. L'envoyé de l'Aurore fait de la bonne besogne :

«  Quelqu'un me disait hier :  Ah ! non, saboter un navire pour un marin, c'est une chose qu'on n'admet  pas, ici, à Toulon.  D'où ce ratage de l'appel aux masses dans tout le département. »

Traduisez : marins, tètes chaudes, cœurs d'or, vous la blâmez; peut-être, cette guerre, au fond de votre cœur, mais vous avez trop le respect de votre métier : un navire, c'est sacré. Et, quelle que soit la sanction que le tribunal réserve aux coupables, au fond de vous-mêmes vous les avez déjà condamnés : à l'oubli.

Voilà pour les travailleurs. Pour les consommateurs, on compte bien qu'ils ne seront pas tendres : ce sont eux, la plupart du temps, qui supportent les effets du sabotage. A cette répugnance bien naturelle, on voulut ajouter l'indignation rhétorique : des messieurs mûrs, à l'œil vif — les mêmes qui défendent la culture française et l'orthographe — mirent tout leur zèle à déshonorer deux enfants prisonniers. Au siècle dernier, jusqu'à l'apparition des premières organisations syndicales, l'impossibilité d'entreprendre une action commune a parfois poussé l’ouvrier à des actes de terrorisme individuel; la presse de l'époque est toute fleurie de lieux communs sur le sabotage : c'est à elle que nos journalistes les ont empruntés. De tous les criminels, le saboteur est le plus dangereux, puisqu'il commet de propos délibéré un acte dont il ne peut mesurer les conséquences, le plus lâche puisqu'il porte des sentences de mort et laisse aux forces aveugles le soin de les exécuter, le plus inexcusable puisque rien ne peut le justifier de traiter en ennemis ses camarades de travail ou ses frères d'armes. Heimburger et Martin condamneraient sincèrement la politique du gouvernement ? Allons donc : comment croire à leur vertueuse horreur du sang versé quand, pour empêcher de prétendus massacres, ils commencent par vouer à la mort les six cents hommes du Dixmude ? A moins que le sang jaune leur semble plus précieux que le sang français ? Parbleu : le but est clair: Moscou tire les ficelles puisque le tract du 11 mars porte la signature du Parti Communiste. L'objectif des deux misérables est de livrer l'Asie entière à Mao-Tsè-Toung puis, par voie de conséquence directe, l'Europe à Staline. Ils sont donc communistes? Ben, voyons ! Tout récemment encore l'auteur anonyme d'une assez abjecte brochure écrivait tranquillement qu'ils appartenaient à la même cellule.

 

L'accusation de « complicité de sabotage » a été, comme nous le verrons, précipitamment écartée par le tribunal de Toulon. Il n'y aurait donc pas lieu d'en faire état si la grande presse l'avait aussi facilement abandonnée.

Heimburger revient-il sur ses aveux?   Reconnaît-il être seul coupable ?   Voici comment l'Aurore titre l'article de son envoyé spécial :

Heimburger

qui assume seul la

responsabilité du

sabotage du  « Dixmude »

applique la consigne

du parti,

sauver son coaccusé Henri  Martin

lequel prononce

de

 frénétiques

discours

COMMUNISTES

 

L'Alsacien désavoue son acte au moment où Martin revendique le sien?

C'est, nous dit M. Bernard-Derosnes, qu'ils ont des consignes différentes, voilà tout.

Le 19 octobre, le tribunal rend son verdict. Il ne retient pas l'accusation de « complicité de sabotage » ? Qu'à cela ne tienne : le 20 octobre, 1’Aurore titre en dixième page :

 

Cinq ans de réclusion

et la dégradation militaire

pour Martin

et Heimburger

les marins saboteurs

 

Si vous aviez été inculpé de vol puis acquitté, les journaux se garderaient bien de vous appeler voleur : ces fantaisies-là coûtent trop cher. Mais quand l'accusé passe pour communiste, il n'y a pas d'acquittement qui tienne : la calomnie est recommandée. Voila pourquoi nos feuilles réactionnaires continuent paisiblement d'accabler Martin sous le poids d'un crime qu'il n'a pas commis. Bien sûr, on en parle un peu moins ouvertement; mais ce n'est pas pour rien que notre époque a mis au point les techniques de l'insinuation. Feuilletons la petite brochure que je vous signalais tout à l'heure. Le principe dont elle s'inspire, c'est qu'un accusé, par définition, doit avoir commis le crime qu'on lui impute : l'acquittement et la condamnation sont les deux principaux moyens de le déclarer coupable. En conséquence l'auteur assume la double tâche de proclamer cet acquittement partiel et de lui ôter toute importance. Comment se tirera-t-il de ce mauvais pas ?

A merveille, vous allez voir. D'abord il mentionne fort honnêtement que Heimburger est revenu sur ses premières déclarations. Simplement il laisse entendre que cette rétractation lui a été arrachée. Et par qui, grands dieux ? Par la police ?  Vous n'y êtes pas : par ses avo­cat. Nous connaissions la brigade des aveux spontanés, voici le barreau tortionnaire. Du reste, n'allez pas croire que ces rétractations soient à l'origine de l'acquittement. Elles ont si peu d'importance qu'on ne les mentionne même pas lorsqu'il s'agit d'expliquer la décision des juges. Vous seriez tentés de croire, peut-être, que le tri­bunal a voté l'acquittement faute de preuves ? Gardez-vous-en : des preuves, il en avait trop ! S'il a hésité, c'est tout simplement « devant l’énormité de la peine ». Bref, Henri Martin était si criminel qu'on n'a pas osé le punir.

Pendant ce temps, la grande presse recourt à d'autres procédés, tous excellents. Je n'en citerai qu'un : la « fausse nouvelle interrogative. » En juin 52, s'étant empêtré dans une affaire de conspiration et de pigeons voyageurs qui le couvrait de ridicule aux yeux du monde entier, le gouvernement perdit la tète et, pour gagner du temps, fit procéder à des perquisitions. Il se trouva qu'on en fit à Toulon : c'était l'occasion de donner une pensée à Henri Martin. Et nos messieurs de la presse demandèrent, à la une, en caractères gras :

« L'affaire Henri Martin va-t-elle rebondir ? » Rebondir, salauds ! Comment donc ! Pendant que toutes les machinations policières s'écrasaient au sol comme des bouses ? Non, l'af­aire Henri Martin n'a pas rebondi et ses rebondissements, s'il devait un jour y en avoir, ne seraient pas de nature à nous satisfaire.

N’importe : le mal était fait ; au prix d'une gredinerie minuscule, d'une simple question posée et laissée sans réponse, on communiquait à une partie de l'opinion le sentiment que les autorités en savaient plus long qu'elles ne voulaient dire. L'an dernier, dans l'Observateur, il y eut un échange de lettres entre un communiste et un gaulliste, sur la politique générale. Le gaulliste était sûrement un fort honnête homme et peut-être même un homme de bonne volonté : pourtant il demandait, avec la meilleure volonté du monde, pourquoi le Parti Communiste soutenait la cause du saboteur Henri Martin.

 

Les milieux officiels sont complices : par des réticences, les responsables laissaient entendre que les tribunaux maritimes avaient sur toute cette affaire des clartés qui se refusaient au commun des mortels. Un haut dignitaire m'a tenu ce langage surprenant : « Eh bien, oui ! on l'a trop salé. Mais qu'est-ce que vous voulez ? Les juges de Brest avaient la conviction morale que ceux de Toulon s'étaient trompés et que Martin était complice de Heimburger. Mais comme on ne peut revenir sur la chose jugée et comme il y avait, heureusement, cette histoire de tracts, ils ont un peu forcé sur la peine pour se mettre en règle avec leur conscience. »

 

Cette conception de la justice est trop singulière et je ne puis admettre que ce soit celle des juges: j'en laisse donc la responsabilité à mon dignitaire. On a peine à croire, en effet, que les juges de Brest puissent, au bout d'un an, révoquer en doute les conclusions d'un tribunal qui siégeait au lieu même du délit. Une conviction morale, qu'est-ce sinon une conviction sans preuves ? II est plaisant, en tout cas, de s'entendre dire par un grand personnage de notre république que des tribunaux fran­çais en condamnant un accusé pour un certain délit entendent le punir d'un crime dont on n'a pas pu prouver qu'il l'ait commis.

 

Donc Henri Martin est un saboteur. Et si les juges de Toulon l'innocentent, adieu le respect de la magistrature et de l'armée ! Plutôt que de les croire sur parole, on préférera laisser entendre qu'ils n'ont pas fait leur métier ! Au fond, j'aime mieux cela : ramassons-la, cette accusation de sabotage, regardons-la de près; si, par malheur, elle ne résistait pas à l'examen, nous serons bien à l'aise pour dire aux messieurs de la presse : « Celui d'entre vous qui osera désormais la soutenir, soit en termes clairs, soit allusivement, nous le tenons pour un calomniateur. »

Ils font partit de la même cellule ? J'en doute fort. Heimburger a embarqué sur le Dixmude : sa cellule devrait être au lieu même de son travail; attaché depuis plus d'un an à la Station d'essai, Martin devrait avoir la sienne à l'Arsenal. Supposons pourtant qu'ils appartiennent à la même unité communiste; si les responsables les ont chargés d'une action concertée, Martin pouvait-il ignorer les intentions de Heimburger ? Et s'il les connaissait, quel besoin avaient-il l'un et l'autre de jouer cette comédie devant Liebert ? Dirons-nous que la mission de Heimburger était si secrète que ses camarades eux-mêmes n'en savaient rien? Alors pourquoi Heimburger a-t-il cru devoir informer Martin en pré­sence d'un tiers, quand ils avaient cent occasions de se parler sans témoin ? Et Martin ? Comment ne lui a-t-il pas imposé silence ?

 

Il y a pis : comment a-t-il osé mentionner ce civil mystérieux qui promenait dans sa poche des « pilules du diable »  tout exprès pour les candidats-saboteurs ? Il fallait donc que Liebert leur inspirât une confiance aveugle ! Etait-il membre du Parti Communiste ? Avait-il rédigé des tracts ? posé des affiches ?  Pas du tout : il ne savait rien, le pauvre, il était même si peu au courant de ces menées subversives qu'il a pris les confidences de Heimburger pour une plaisanterie :

« J'ai cru qu'il se vantait ; sans ça, je lui aurais cassé la gueule. » Pourtant l'attitude de Heimburger devait être assez parlante puisque Henri Martin, lui, ne sy est pas trompé. Voici donc la scène qu'on nous propose : d'abord le couple attendrissant, les deux « pays », deux bons Alsaciens qui causent entre eux. « Ça ne va donc pas, petite tête ? » — «  Eh ben non, j'ai le noir. Ecoute donc : c'est plus fort que moi, quand je suis comme ça : faut que je sabote. » Et voilà Liebert qui se pâme de rire : « Saboter, va donc ! dit-il, tout jubilant. Fais pas ta crâneuse, eh ! Ça ne te va pas ! » Mais Henri Martin, tout à coup surgi de terre, regarde Heimburger dans les yeux et, d'une voir sérieuse et un peu pédante : « Je t'aiderai, matelot. Je connais un civil qui a des pastilles terribles. Je lui en demanderai pour toi. » Au fait, que sont-elles devenues ces pastilles ? Est-ce Heimburqer qui a refusé de les prendre ou le civil qui a refusé de les donner ? L’histoire ne le dit pas. Et puis si Heimburger était chargé de saboter le Dixmude par une organisation criminelle, qu’a-t-il besoin de demander secours au civil de Martin? Est-ce qu’il n'a pas son civil à lui — chacun a le sien et ses propres pastilles ? Drôles de militants, tout de même ! Les communistes étaient plus sérieux du temps de l’occupation.

Drôle de Liebert aussi !  Il a vu Martin regarder Heimburger d'un certain air, il l’a entendu lui parler sur un certain ton et il a continué à se taper sur les cuisses en trouvant que ses copains étaient des petits marrants. Pour lui dessiller les yeux, il n'a fallu rien de moins que la découverte du sabotage et l’arrestation de Heimburqer. C'est donc un imbécile ? Point du tout : on le dit roublard, au contraire. Soyons sérieux : ou Liebert a dénoncé ses camarades avant leur arrestation, alors c'est une don­neuse, et toute l’affaire risque d'être truquée. Ou il les a dénoncés après, comme on voudrait nous le faire croire : alors sa place est à coté d'eux, sur le banc des accusés. Tenez : supposons que Martin avoue avoir assisté aux confidences de Heimburger, supposez qu'il nous dise, pour s'excuser de ne l’avoir pas dénoncé : « J'ai cru qu'il se vantait ! « Quel éclat de rire. Les juges eux-mêmes, diraient à l'accusé : « C'est ça votre système de défense ? Si vous n'en changez pas, vous êtes perdu. » Mais Liebert n'a même pas de système de défense : il n'en a pas besoin puisque c'est lui l’accusateur. La conclusion ?  Tirez-la vous-même.

 

Bon, voilà donc un propagandiste et un saboteur,  comme qui dirait : deux têtes sous le même bonnet.  Ils sont de la même cellule et obéissent aux ordres des mêmes chefs. Là-dessus, c'est le coup dur : on les ar­rête. Et qu'est-ce que vous croyez qu'il fait le saboteur ? Il dénonce sur-le-champ le propagandiste. Vous ne trouvez pas que ça sent mauvais ?

Oui, vous me direz que les flics lui ont filé la correction. Je veux bien  le croire.  Seulement,  c'est  un argument à double tranchant : il se peut qu'on dise la vérité, sous les coups ; il se peut aussi que l'on dise des men­songes. Et puis, décidément,   il faut qu'ils  aient drôlement changé, les communistes. Vous rappelez-vous ceux que  les  Allemands   torturaient  et   qui sont  morts  sans parler ?  Naturellement,   la  défaillance  d'un   individu   ne rejaillit pas sur le groupe entier. Mais, tout de même, le Parti aurait dû se méfier.  Voyez comme il est naïf, ce Heimburger :   il   suffit qu'il rencontre   un   «  pays », le voilà qui se met à babiller. Et comme il est impulsif : désertion,   sabotage,   confession,   rétractation.   Imaginez-vous que des militants avertis aient pu le choisir entre tous pour une mission de confiance ?    Mais regardez-le ! Regardez-le  donc !  C'est  lui-même  qui  nous fournit  la preuve cherchée  par ses  propos  et ses actes.  Quel  tumulte d'idées contradictoires et de valeurs opposées faut-il qu'il y ait dans cette tête, pour que le même homme puisse dire aux juges : « Je regrette ce que j'ai fait » et au père de Martin  :  « Je suis fier de purger ma peine avec un homme comme votre fils », pour que le même puisse frapper ses camarades par son horreur maladive de la guerre et toucher les juges militaires par l'évidente sincérité de ses remords ! Nous sommes tous ainsi, dites-vous, ballotés d'une morale à l'autre au gré des circon­stances ? Oui, sauf si nous appartenons à une organisation autoritaire qui façonne notre caractère et notre esprit  par   une   discipline   rigoureuse.   Heimburger,  d'un bout à l'autre de cette histoire, reste tout seul, sans guide et sans principes : il se débat dans la nuit ; le militant le plus humble a plus de suite dans les idées et plus de fermeté dans   la   conduite.  Ah !   et puis,   pendant   que j’y pense, je vous signale qu'il a déclaré lui-même au tri­bunal de Brest n'avoir jamais appartenu au Parti Communiste : «  Je ne partage pas toutes les opinions d'Henri Martin. Son parti va trop loin. J'ai seulement horreur de la guerre .  [5] » Pourquoi je ne le disait pas en commençant ? Parce que cela n'aurait convaincu personne. On nous a si bien pervertis, aujourd'hui, que nous ne tenons plus aucune déclaration pour sincère à moins qu'elle ne porte tort à celui qui l'a faite.

 

Et puis, après tout, puisque le Parti Communiste est censé inspirer ces saboteurs, il ne serait peut-être pas mauvais de nous demander ce qu'il pense du sabotage. L'anticommuniste, bien sûr, a sa réponse prête : «  Le sabotage ? Eh bien le P.C. l'approuve entièrement. Puisque c'est un crime, voyons ! » Argument lumineux : s'il est entendu que le communisme représente le Mal et l'Armée française le Bien, on comprend sans peine que l'un tente de détruire l'autre par tous les moyens. Il se trouve malheureusement que le Parti n'a jamais été poursuivi pour meurtre, que les accusations d'espionnages, hier encore claironnées contre lui, sont aujour­d'hui chuchotées bien bas, il se trouve enfin que dans le rapport officiel remis aux membres de l'Assemblée Nationale sur les arrestations d'octobre et les demandes de levers d'immunité parlementaire, on lit à la page 78 :

 

« Provocation au sabotage : il n'y a provocation à sabotage matériel que s'il y a incitation à faire un acte précis. Or, le P.C. ne fait pas de telles provocations : le niveau de l'action concrète doit être élevé de façon que les masses agissent spontanément. » On ne saurait mieux  dire : pour les communistes, c'est l'action de masse qui compte. Sabotages, attentats terroristes, etc., sont à leurs yeux de simples démonstrations anarchistes qui ne font qu'exaspérer la population. La candeur de notre gouvernement amène un pâle sourire sur les lèvres de l'anticommuniste : « Le P. C. condamne le sabotage ? Et après ? En êtes-vous encore à croire que ses actes correspondent à ses paroles ? » Laissons-le à sa folie rai­sonnante ; il hait si fort les communistes qu'il ne les voit plus ; selon lui ils ne disent pas ce qu'ils font, ne font pas ce qu'ils disent, ne disent pas ce qu'ils disent et ne font pas ce qu'ils font : en un mot ils sont autres que ce qu'ils sont. Incapable de prévoir sauf ce qu'il juge le pire, refusant de comprendre pour mieux pouvoir condamner, l’anticommuniste se méfie tellement de ses ennemis qu'il s'ôte les moyens de les combattre et finira par se mettre dans leurs mains. C'est aux esprits sains que je m'adresse et je les défie de citer des faits de sabotage militaire ayant précédé ou suivi l'affaire du Dixmude[6] La tentative de Heimburger reste parfaitement individuelle et rien ne permet de rattacher cet événement singulier à la politique générale d'un Parti.

 

Et puis, tenez, pour plaire une dernière fois à l'anti­communiste, imaginons un Parti démoniaque et sadique, qui n'existe que pour semer partout la douleur et la mort ; son intention étant de faire le plus de mal possible, s'il a donné l'ordre de saboter le Dixmude, c'est qu'il cherche le coup dur : l’avarie grave en haute mer et la perte du bateau, corps et biens. La bonne presse d'ailleurs ne nous a pas caché ces visées criminelles : « Tout un équipage en danger ! écrit l’Aurore. Heimburger a introduit (dans l'arbre porteur de l'hélice) de quoi le gripper, immobiliser le navire en pleine mer et risquer la mort de six cents hommes d'équipage. » Il se peut évidemment que ce Parti sanguinaire ait été obligé de rabattre ses exigences ; mais le minimum qu'il attend de l'opération c'est qu'elle empêche le porte-avions d'appareiller.

 

Or, de l'avis formel des experts, Heimburger s'y est pris de telle sorte qu'il ne pouvait pas même endom­mager l'arbre porte-hélice. Si le dépôt de crasse de meule n'avait pas été découvert avant l'appareillage, le Dixmude s'en tirait tout de même, peut-être avec un léger retard. Direz-vous que Heimburger a mal calculé son coup: oui, bien sûr. Seulement c'est un quartier-maître mécanicien et il connaît parfaitement le bateau qu'il sabote. Et, par-dessus le marché, s'il faut en croire le récit de Hébert, on lui a offert des moyens de sabotage plus puissants et il a préféré s'en tenir à sa poussière de meule : donc il savait parfaitement ce qu'il faisait.

Mais il y a plus étrange encore : non seulement le sabotage est inoffensif, non seulement on le découvre à temps, mais surtout il n'a aucune raison d'être puisque le Dixmude ne part pas pour l'Indochine. Sûrement, les bruits les plus divers couraient sur sa destination ; marins et soldats raffolent des fausses nouvelles, ça distrait. Mais n'allons pas nous figurer qu'ils y croient : ils se lamentent ou vocifèrent, ils répandent partout ces informations sans fondement mais ils se gardent d'en tenir compte dans la conduite de leur vie. Sur un bruit, sur un simple bruit, Heimburger a bâti toute l'affaire et risque la peine la plus sévère ? Drôles de communistes décidément et drôle de sabotage, sans conséquence et sans raison. Si mal adapté à la circonstance qu'on dirait l'acte d'un fou et si visible qu'il semble avoir été commis tout exprès pour trahir son auteur. Ils ont de la chance, ceux qui peuvent y voir la main de Moscou. Pour moi, j'essaie en vain de rapporter cette opération solitaire et furtive, sans portée sociale, promise à l'échec dès son commencement, à une organisation mondiale dont le souci constant est l'action de masse, l'action efficace. Tout s'éclaire par contre, si je la regarde en elle-même et sans idée préconçue : il est évident qu'elle ne peut nuire à personne sauf au malheureux qui s'en est rendu coupable, ni servir à personne sauf aux salauds qui vont en faire usage pour perdre Henri Martin. On dit que nos actes nous ressemblent et cela ne m'a jamais paru si vrai : revenons à Heimburger et regardons-le de plus près ; nous verrons qu'il s'est peint tout entier par cette entreprise nocturne.

Jean Painlevé

 

[1] In L’Affaire Henri Martin Commentaire de Jean-Paul Sartre

Textes de  Herve Bazin , Marc Beigbeder, Jean-Marie Domenach, Franics Jeanson, Michel Leiris, Jacques Madaule, Marcel Ner, Jean Painlevé, Roger Pinto, Jacques Prevert, Roland De pury, Jean-Henri Roy, Vercors, Louis de Villefosse

Ed. NRF Gallimard 1953, 290 p 

[2] Nul doute que les choses ne se soient passées ainsi ce jour-là. On aimerait simplement savoir - à titre de pure information - si les gendarmes ont découvert par hasard l'identité des trois matelots. Il est plus vraisemblable que Liebert la leur avait communiquée depuis longtemps et qu'on  attendait l'ordre de les arrê­ter. Nous verrons pourquoi cet ordre ne fut donné que le 13 mars.

[3] Certains d'entre eux, pourtant, viendront témoigner à son procès.

[4] L’Aurore : 18 juillet 51

[5] L'Aurore du 20 octobre 1950

[6] Je mets a part, naturellement, les actes de sabotage qui ont eu lieu sous l'occupation. C’était la guerre et la communauté tout entière se défendait par tous les moyens contre les Allemands. Au reste toutes les organisations de résistance ont en recours an terrorisme.

 

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