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« L’homme, cet inconnu » par le Dr. Alexis Carrel. par Jean Painlevé |
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Ce livre, dont la flamme poétique se voile périodiquement d’une pluie de cendres, où le confusionnisme le dispute à l’arbitraire, représente une dernière tentative spiritualiste dont l’auteur se défend, comme se défendent les fascistes d’être l’émanation et les agents du capital. Et naturellement, les petits couplets révolutionnaires ne manquent point qui ne sont que des couplets de révolte puisque les véritables causes ne sont pas mêmes effleurées. L’auteur veut bien mettre sur un pied identique les mécanistes et les spiritualistes – en oubliant que ces derniers n’ont jamais rien apporté de valable pour les conceptions de vie humaine et n’ont fait qu’encombrer d’un fatras désordonné le chemin déjà si dur à tracer. Et naturellement aussi, on voit poindre l’union sacrée dont bien sûr les mécanistes feraient tous les frais. Les théories mécanistes ont évoluées suffisamment et leur développement se poursuit sans avoir besoin d’aucune adjonction, car leur champ s’étend à mesure qu’elles peuvent faire entrer le domaine de l’expérience ce qui paraissait inaccessible à celle-ci. Ce livre, surtout si on l’analyse de près, n’est nullement convaincant, et je crains qu’on y trouve pas la preuve de l’irréalité des Universaux. Le docteur Carrel affirme une dégénérescence due au machinisme et qu’on peut l’enrayer seulement par la création d’une science de l’homme permettant une œuvre de rénovation. Cette rénovation serait dirigée par un foyer de pensée composé d’un très petit nombre d’hommes, où les chefs puiseraient les informations dont ils ont besoin pour développer une civilisation vraiment humaine. Nous n’avons trouvé ni justification de cette dégénérescence, ni justification de la nécessité de cette élite. Mais cela n’a rien d’étonnant puisque le livre procède par affirmations. Dans sa préface, l’auteur dit que la nécessité pratique de réduire à un petit volume ce que nous connaissons de l’être humain donne un aspect dogmatique à ces propositions – aspect qui sera forcément encore davantage celui de cette courte critique. Cependant il emploie quarante lignes pour la démonstration de lapalissades, des chapitres de descriptions poétiques qui ne peuvent et ne doivent en rien – car un bel accent n’a jamais été une preuve – remplacer des faits, et deux lignes pour dire que l’intelligence s’éteint en France. Ce pays est d’ailleurs cité une deuxième fois pour faire remarquer que le Mont Saint-Michel est une merveille et que les maisons élevées sur la côte des ordures. Les nationalistes qui ont prôné cette nouvelle bible sont évidemment d’accord avec l’auteur sur la pourriture de la France… Comme on comprend que le docteur Carrel ait émigré en Amérique. Pourtant tout n’y marche pas admirablement d’après les tableaux qu’il fait des hommes, car ce livre, écrit comme au général, n’est illustré que d’exemples de son entourage, et le « nous » ne s’applique qu’aux Etats-Unis. Le perpétuel appel à l’élite, les violentes critiques qui s’adressent spécialement aux riches Américains, mais qu’il a gratuitement étendues à tous, feraient croire que le grand mysticisme qu’il prend à se charge conduirait à l’orgueil. On pense immanquablement à ceux qui trouvent que tout va mal parce qu’il leur semble qu’on ne reconnaît pas assez leurs mérites ou ceux de leurs théories. S’il cite l’évolution, il n’en tient compte, dans ses raisonnements, que d’une manière spasmodique et quand cela lui sert, ou pour le passé lointain. Il nous propose, en somme, à certains moments, le retour au moyen âge, époque où il existait foi et mystique. On pourrait lui répondre que la forme de la foi a changé aussi et que la foi dans le travail a de nombreux adeptes et que, quant à la mystique, le IIIe Reich nous en montre un bel exemple. Si je ne suis absolument pas choqué par la mystique, la clairvoyance et le spiritisme tels qu’il l’expose comme devant faire partie de l’arsenal thérapeutique et, d’autre part, de nos moyens de connaissance, je suis étonné de la tournure d’esprit fallacieuse ou alors de l’ignorance dont il fait preuve vis-à-vis de la vie animale et des questions sociales. Sachant que nous ne pouvons jamais être objectif, j’essaie de tenir compte au moins de mon équation personnelle avant d’apprécier ; peut-être cependant me trompais-je. L’esprit d’affirmation et de certitude est contraire à la science. Mais en lisant ce qui suit : « Ils sont occupés dans les usines, à heures fixes, à un travail facile, monotone, et bien payé. Dans les villes habitent également les travailleurs de bureaux, les employés des magasins, des banques, des administrations publiques, les médecins, les avocats, les instituteurs, et la foule de ce qui, directement ou indirectement, vivent du commerce et de l’industrie. Usines et bureaux sont vastes, bien éclairés, propres. La température y est égale, car des appareils de chauffage et de réfrigération élèvent la température pendant l’hiver et l’abaissent pendant l’été. Les hautes maisons des grandes villes ont transformé les rues en tranchés obscures. Mais la lumière du soleil est remplacée dans l’intérieur des appartements par une lumière artificielle riche en rayons ultraviolets. Au lieu de l’air de la rue pollué par les vapeurs d’essence, les bureaux et les ateliers reçoivent de l’air aspiré au niveau du toit […] même les plus modestes logent dans des appartements dont le confort dépasse celui qui entourait Louis XIV ou Frédéric le Grand. Beaucoup ont leur domicile loin de la cité. Chaque soir, les trains rapides transportent une foule innombrable dans les banlieues dont les larges voies ouvertes entre les bandes vertes du gazon et des arbres sont garnies de jolies et confortables maisons. Les ouvriers et les plus humbles employés ont des demeures mieux agencées qu’autrefois celles des riches. Les appareils de chauffage à marche automatique qui règlent la température des maisons, les réfrigérateurs, les fourneaux électriques, les machines domestiques employées à la préparation des aliments et au nettoyage des chambres, des salles de bain et les garages pour automobiles, donnent à l’habitation de tous, non seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes, un caractère qui n’appartenait auparavant qu’à celle de quelques rares privilégiés de la fortune… » je ne vois qu’une seule explication. Il faut beaucoup d’imagination aux chercheurs et ils en sont souvent victimes ; s’ils ne se tiennent en contact avec les réalités extérieures à leur déformation, ils ont tendance à projeter sur toute autre chose l’unique expérience de leur point de vue personnel d’autant que celui-ci les aura mieux servi dans leur profession, sans se préoccuper nullement de l’adaptation nécessaire. Ainsi le magnifique Institut Rockefeller, où opère le docteur Carrel, devient pour lui le type de vie mondial de toutes les classes de la société. Car nous ne pouvons tout de même pas considérer les phrases ci-dessus comme une licence poétique. Le présentation ne permet pas de doute : ce n’est pas une anticipation. Si c’en était une (le docteur Carrel en est coutumier puisqu’il annonça – tout au moins d’après ce que raconte le Times de New York – à une association médiévale américaine qu’il avait découvert la vie permanente en dehors de l’organisme et cela vingt ans avant les expériences probantes), ce serait grave, car il la présente et il en tire des conclusions actuelles alors que l’extension du monde entier de cette anticipation sera obtenue grâce à des conditions ou sous des influences peut-être tout à fait opposées à celles avec lesquelles il essaie de justifier ses conclusions actuelles. Toutes ses affirmations sont, dans tous les domaines, aussi tendancieuses, ce qui ne les empêche pas de se contredire bien souvent. Il a réservé l’incompréhension habituelle des salons bourgeois à tout ce qui sort de sa classe. Ce qui est dangereux en ce kaléidoscope chatoyant, c’est l’allure scientifique qui, pour les non-avertis, authentifierait des déclarations comme : « ceux qui sont des prolétaires doivent leur situation à des défauts héréditaires de leur corps et de l’esprit. » Ceux qui ont réussi oublient bien souvent à quel merveilleux concours de circonstances, ils le doivent – notamment lorsqu’ils sortent d’une famille riche, - et négligent les cadavres dont est faite leur gloire qu’ils attribuent naïvement à leur génie. S’il avait le sens de l’évolution, il comprendrait certainement que les hommes indispensables se feront de plus en plus rares et que les surhommes apparaîtront bientôt comme la caractéristique d’une faiblesse généralisée, décroissante à travers les soubresauts de l’histoire et à mesure que l’intellectualité monte chez tous et que l’homme prend possession peu à peu de son devenir. Remarquons cependant que le mot capitalisme ne figure pas : peut-être est-il remplacé par le mot civilisation dans le langage du Docteur Carrel. Alors on comprendrait beaucoup de choses. Chaque phrase demande ou la réfutation scientifique ou la citation de quelques-uns des auteurs qu’il ignore totalement et qui ont percé à jour les problèmes sociaux. Ce n’est point ici le cadre. Ce livre est pessimiste, car il nous menace de tous les maux si nous n’en passons point par une suite de données hypothétiques avec un aboutissement des plus discutables sans méthode pour l’obtenir. Et il appuie ces menaces sur l’ignorance que nous avons de tout ; ce qui est facile quand on ne tient pas compte du facteur temps et qu’on accumule des affirmations controuvées. Nous ne pouvons cependant espérer en la continuation des sciences actuelles qu’elles s’appellent : anthropologie, paléontologie, physiologie, anatomie, sociologie ou économie (le docteur Carrel appelle ces deux dernières des pseudo-sciences, mais il prête l’idéal scientifique à un ensemble de « magies » qui n’a strictement rien apporté depuis des milliers d’années), sans être obligés de faire une science de l’homme à part, sauf dans le sens du particularisme, comme il y a une science du toenia ou du cachalot. Nous ne chicanerons naturellement pas l’auteur sur les triplettes César- Napoléon- Mussolini et les nombreuses citations à la gloire de l’Italie ; nous remarquerons simplement qu’il a oublié de citer l’U.R.S.S et Lénine, lequel semble avoir conduit son pays à des réalités plus stables que le Duce. Même si ces réalités sont déplaisantes, elles ne devraient pas être oubliées quand il s’agit du sixième des terres du globe. Nous ne discuterons pas non plus l’assurance que la race blanche est la plus résistante, etc…. de toutes les races ; la race jaune à l’air de ne pas mal se porter, à tous les points de vues. Mais nous tenons à mettre en évidence une des conclusions : « les peuples modernes peuvent se sauver par le développement des forts, non par la protection des faibles », ce qui, en les sauvant, les rendrait complètement immoraux puisque, à un autre endroit, l’auteur dit que « la capacité de sentir la souffrance des autres fait l’être moral qui s’efforce de diminuer, parmi les hommes, la douleur et le poids de la vie ». Prestidigitateur de ses mains (Prix Nobel de Chirurgie), prestidigitateur de son cerveau (mise au point des méthodes de culture des tissus), le Docteur Alexis Carrel est un prestidigitateur de mots dont les envolées poétiques nous font souvent perdre pied – lui et nous. En fait, la pensée d’un ignorant guidée par la dialectique me semble plus valable que les plus brillants et superficiels exposés de multiples connaissances sans la moindre armature.
Jean Painlevé.
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