Le documentaire.

Le documentaire ne peut pas vivre

Par Jean Painlevé

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Le film doit recevoir le qualificatif de documentaire lorsqu'il n'est « interprété » ni à la prise de vues, ni au montage. En dehors de l'actualité brute, il n'y aurait donc pas de documentaire, le seul fait d'avoir eu le temps de choisir son angle de prise de vues devenant interprétation. On est bien obligé d'étendre le domaine du mot documentaire et on y fera même entrer certains films dramatiques ou certaines parties de ces films, même dans ce qu'elles ont de reconstitué. Il faut simplement que le résultat projeté relate un fait vérifiable dans des conditions déterminées ou préalablement vérifiées suivant les méthodes du témoignage. Aussi pourra-t-on obtenir des documentaires à partir de choses inventées et inversement des documentaires seront des faux quoique utilisant des scènes réelles exactes, parce qu'ils tendront à prouver des inexactitudes à l'aide de leur montage et des commentaires desdites scènes.

 

*Quelles sont les possibilités du documentaire ?

Prenons d'abord l'enseignement. Un film ne peut lui être utile que s'il correspond à des besoins pédagogiques déterminés auxquels ne répondent pas les documentaires ordinaires. Réciproquement un film pédago­gique ferait fuir les spectateurs d'une salle d'exploitation. Le prix de réalisation de tout documentaire est d'environ 150 à 200 francs par mètre (prix vers lequel tend aussi le dessin animé en noir et blanc), de sorte que 300 mètres ( formule courante) reviennent à une cinquantaine de mille francs. Si l'on gagne 3 francs par mètre, donc 900 francs par copie, il faudra vendre une cinquantaine de copiés pour simplement amortir les frais du film, et cela dans un temps assez court pour que l'intérêt de l'argent investi ne nécessite pas la vente de copies supplémentaires.

Etant donné que ces films, supposés spécialement bien adaptés, limitent par cela même leur diffusion et ne bénéficient en aucun cas du marché étranger, on comprend que leur absorption soit pratiquement impossible dans l'état des crédits dévolus au cinéma d'enseignement, en France.

 

*Considérons maintenant le film de recherches scientifiques. Quel que soit son prix de revient, c'est à fonds perdus qu'on le tourne, le marché étant nul puisqu'il ne peut intéresser qu'un petit nombre de spécialistes dans le monde. On a tout intérêt à le réaliser en pellicule inversible de format réduit, chaque fois qu'on le peut, car il n'est pas besoin d'avoir de copies. Et on peut couramment utiliser la couleur, avantage sur le 35 mm.

Nous allons nous étendre plus longuement sur la formule publique, notamment pour le documentaire à inspiration scientifique. La longueur de 300 mètres est optimum : au delà, on risque de lasser l'attention du spectateur non averti, sauf ou à traiter superficiellement le sujet, ou en plaisantant, ou encore en réunissant dans une seule bande des sujets différents d'une cinquantaine de mètres : on n'a le temps alors de rien montrer, mais il en reste un souvenir agréable et flatteur par la sensation qu'on a appris quelque chose, sans bien savoir quoi : cette dernière formule, arlequin facile, est la moins onéreuse. Malgré cela elle arriverait difficilement à s'amortir dans un seul pays.

Seuls les producteurs de grands « machins » peuvent sortir des courts métrages de cet ordre. Il faut, en effet la même organisation commerciale pour placer 300 mètres que pour placer 2.000 mètres. Et comme un indépendant ne peut apprêter en même temps les sept films courts qui justifieraient les frais inhérents au place­ment... Autrement dit, nous sommes en pleine industrie et la réalisation du court métrage scientifique relève de l'artisanat. Dischronie impossible. Il en va tout autrement lorsqu'on prélève sur le budget d'un grand film, et au titre publicité par exemple, la somme minime qui permet de boucher le programme. Bien souvent, et à titre de propagande, des firmes réalisent, en perdant, ces courts sujets.

 

*On peut aussi obtenir des films scientifiques peu coûteux : ils seront médiocres, utilisant intégralement la pellicule défilée parcimonieusement, remplaçant les scènes qui n'ont pu être filmées par des commentaires tendancieux, se contentant d'à peu près — le coup de surprise d'une première vision prendra d'autant mieux que le public n'est pas, en général, averti de la question traitée devant lui. Et il faut que le documentaire soit bien « mauvais » pour qu'on se plaigne. Et cependant, il n'en manque pas.

Pour un bon documentaire scientifique, on tourne jusqu'à dix fois la quantité de pellicule utilisée en fait à la projection, surtout avec l'accéléré, dès que l'on désire quelque chose de clair, d'exact et si possible, d'original. A chaque instant on est le jouet du hasard : les répétitions préalables sont impossibles... Et il faut des éclairages précis, de bonnes photos, sans nuire au développement des phénomènes ni léser la spontanéité des gestes.

La simple question du refroidissement des rayons lumineux, dans des cas particuliers, le maintien d'eau courante autour de l'objet étudié, sans qu'il sorte du champ, rétablissement de conditions semblables aux conditions normales compte tenu de l'intervention des facteurs nécessaires à la prise de vues, l'adaptation de tout, lors de tout nouveau problème, cet ensemble représente un gâchage de temps qui n'est pas en rapport avec l'exiguïté du métrage, étant donné le marché. Au mieux payé : 1/33 du programme.

 

*Le documentaire scientifique public ne peut vivre par lui-même mais seulement en annexe de la production des grands films. D'autre part, il ne doit pas compter sur un amortissement dans les écoles, car il n'est pas souhaitable de l'utiliser comme film pédagogique. Tout au plus serait-il à usage postscolaire.

Quant à la diffusion générale internationale des films documentaires, elle est bridée par les questions douanières. Et les valises diplomatiques ne peuvent éternellement transporter des films, d'autant qu'il peut y avoir des abus. Mais un agent en douane, sur le lieu de projection d'une réunion culturelle, lèverait bien des difficultés. Sinon il faut des jours de démarches, des amitiés de fonctionnaires et des mesures extralégales pour obtenir, sans ces cautions qui chiffrent vite, la projection de films qui repartiront, vingt-quatre heures après dans leur pays d’origine.

En dehors de cela, la détaxe, pour les salles passant des documentaires, est à double tranchant. Qu'est-ce qu'on finirait par appeler « documentaire » ! Les faillites d'exploitants n'aident pas non plus le genre : c'est à ces incidents que j'attribut notamment la perte de tout ce que j'avais, en dix ans, investi dans les réalisations... Et l'on envie les tirades théâtrales auxquelles sont malheureusement voués la plupart des films parlants : « Encore 300 mètres de foutus... J'aurais peut-être obtenu deux minutes de belles images ».

 

*Nous ne pouvons enfin compter que sur le marché intérieur : on est très nationaliste, à l'étranger, pour ce genre de films. Puis nous sommes plutôt mal défendus par nos représentants. On ne peut évidemment protéger en même temps le Champagne et le cinéma — qui d'ailleurs n'était pas, chez nous, aussi réussi que notre grand vin — jusqu'à ces dernières années contempo­raines de la dégringolade du film américain.

Mais si l'on mesure l'effort des individuels, en France, et les résultats auxquels ils sont quand même parvenus, créant souvent des genres inimités, comme le graphique animé parfait, on comprend que la clarté et la mesure n'ont pas encore dit leur dernier mot.

 

Jean Painlevé.

 

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