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Du faux dans le documentaire. Par Jean Painlevé |
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Les trois formes de mensonge : par négation, par omission, et par statistique, existent dans le film documentaire, la dernière forme s'y trouvant figurée par un montage saccadé d'images diverses accompagnées d’un flot de paroles destiné à " noyer le poisson " ainsi qu’on s’exprime en termes de marine. Mais il nous faut distinguer ce qui est faux de ce qui est un faux. Ce qui est faux, .... cela peut arriver à tout le monde d'en être le propagateur. Avec la meilleure foi on peut commettre des erreurs. Il en va autrement de faire ou de répandre un faux. C'est seulement à la projection même du film que l’on décide s'il s’agit ou non d'un faux, comme on se rend compte de la fausse monnaie seulement lorsqu'on fait sonner la pièce ou qu'elle a été refusée par une demi douzaine de marchands (y compris celui qui vous l'a refilée). Si la conception ainsi que la prise de vue peuvent être des sources d’erreurs, l’emploi des maquettes, les reconstitutions, le montage effectué pour influencer le spectateur, peuvent conduire à des faux. Le documentaire exige des faits, des images ou paroles, mais aussi puisqu'il est moyen d'investigation et de suggestion, l'application stricte des méthodes classiques du témoignage afin d’éliminer les possibilités de mensonge qu'il porte en lui. Car on obtient un "document" en photographiant des scènes truquées, des faits inexacts, artificiels, inobservables dans les conditions prétendues, mais l'esprit nous permet alors de dire qu'il s’agit de faux. Malgré des idées préalables extrêmement pures, l’angle, les distances, les éclairages, les vitesses de prise de vue par rapport aux vitesses des sujets, les couleurs, sont autant de déterminants, souvent insoupçonnés, d'erreur. Substituons maintenant volontairement une interprétation physiquement définie de ce qui doit normalement se présenter à l'échelle de nos sens : nous entrons dans l'inconnu. Ainsi le microscope nous donne une réalité différente de la nôtre, de celle donnée par notre vision, il fausse les notions de vitesses si nous ne pouvons nous repérer, car un grossissement de 10 fois nous donnera une vitesse 10 fois plus grande lorsque nous, spectateurs, ignorerons le grossissement de l'objet, si on ne nous fournit point de jalons-repères et si on ne nous montre qu'une partie de l'objet au cas où on nous aurait indiqué la vitesse. On doit donc indiquer la grandeur réelle de l'objet, c’est à dire mesurée à l’échelle de nos sens, sa vitesse et son grossissement au cas où on ne le verrait pas en entier (car alors, puisqu'on connaît sa taille on en déduirait le reste). De même nous ne pouvons au cinéma apprécier le rythme véritable de phénomènes pour lesquels nous n'avons ni repères préalables, ni connaissances de caractéristiques liées aux vitesses (attitude par exemple ....). Le ralenti et l'accéléré prendraient figure d'absolu comme si le temps de la persistance rétinienne (ou la vitesse du cerveau à analyser) était changée. Si maintenant on considère l'apport dû à la sensibilité spéciale de la pellicule envers les radiations infra-rouges et ultra-violettes, le contrôle s'impose et la notation stricte des conditions de prise de vue. Mais les résultats ne peuvent être des faux en eux, ceux sont des documents, jusqu'à ce que nous les ayons interprétés et surtout jusqu'à ce que nous nous en servions comme arguments. (Généralement l’interprétation qui rallie la majorité des suffrages est réputée valable pendant un certain temps.) Peut-on, d’autre part, appeler documentaire, un film exposant, à l'aide de reconstitutions, les théories, conceptions, idées, observations admises ? Si non, il n'y aurait que les actualités prises sans la moindre préconception et projetées sans montage qui permettraient un documentaire et à condition que l'esprit se dégageant du film reconstitue celui de la prise de vue. Or avec des documents on ne peut faire un documentaire qu'après de profonds remaniements de ces documents et en utilisant parfois des truquages………… Enfin, comme impression, bien souvent la reconstitution en vue de documentation est beaucoup plus fausse que celle réalisée dans un film dramatique. Nous sommes donc obligés de sérier et de distinguer le documentaire proprement dit, formule très vague, du film de recherches et du film d'enseignement. Bien entendu en pratique il n'y aura pas de cloisons étanches entre ces différents genres. Pour le premier destiné au public, on doit être particulièrement exigeant en ce qui concerne la rectitude d'esprit. On s'adresse à des spectateurs non avertis et on leur doit par cela même de ne pas les embarquer dans l'esquif de la facilité, de ne pas user du jeu de mots qui cache l'ignorance, de la phraséologie qui masque une scène que l'on n'a pu filmer faute de moyens de connaissances ou de patience et l'on a droit en échange à des effets : éclairage, montage, etc…… Quand images et mots vont chacun de leur coté, ça s’appelle encore, par suggestion, un documentaire pourvu que les deux ne soient pas en contradiction. Pour le documentaire de recherches, on doit laisser l'appareil se substituer à soi, ne lui imposer que le minimum de volonté humaine, aussi bien qu’au montage du film ; toutes les circonstances doivent être exactement indiquées, l'on n’a droit à aucune interprétation. La répétition même du phénomène est une garantie d'exactitude dans des conditions semblables. Le documentaire d'enseignement, lui, peut se permettre tous les truquages : il s'agit simplement de déclencher une compréhension par les moyens les plus divers, compréhension d'une explication jugée bonne momentanément (la science assise). Il doit imposer une thèse à l'esprit. Ce n'est pas tant par le rythme cinématographique que par les possibilités photographiques que ce film aidera l'enseignement : schémas animés, maquettes, reconstitutions de toute nature, truquages divers, seront les bienvenus. A coté de cela et lorsque le sujet l'exige, des scènes constituées de documents purs. En fait, et sauf hasards extrêmement rares, on n'obtient sous le nom de documents que des scènes au moins provoquées, sinon reconstituées et c'est alors que l'honnêteté du cinéaste apparaît en les rendant aussi proches que possible de celles réellement et actuellement observables, quelque soit la difficulté. Mais souvent, étant donné le but à atteindre à la projection et les différences apportées aux conditions normales par les conditions de prise de vue (chaleur dégagée par la lumière indispensable, etc. ) et l'on doit souvent reconstituer différemment des faits normaux. D’ailleurs, malgré toutes les précautions prises on n'arrive pas toujours à rendre l’exactitude naturelle (les soins apportés pour masquer à des oiseaux l'opérateur de prise de vue ou l'appareil automatique n'empêchent pas toujours leur inquiétude et anormalisent les scènes que l'on voudrait absolument exactes. De même de préalables répétitions, la simple limitation du champ pour les commodités cameresques - le mot camera est passé dans la langue - l'interposition d'écrans faussant les teintes.) En compensation, on devra notamment lors d'introduction d'une partie expérimentale dans le film, notifier explicitement ce à quoi on a été amené pour un but déterminé. Pour terminer, évoquons le simple coup de pouce qui aide énormément tout en respectant à peu près les faits : il est à peu près inévitable. ( D'ailleurs il y a des chercheurs qui le font pour leurs expériences comme on souffle une réponse quand on la connaît, presque inconsciemment, le plus souvent par manque de rigueur scientifique ....). Pour ma part, je ne me sens point très coupable d'avoir un peu appuyé sur le ventre d'une daphnie prête d'accoucher, afin de presser le mouvement. Par contre, j'ai obtenu des résultats peu naturels en me contentant de rester jour et nuit en face d'un hippocampe mâle entré dans les " souffrances". Enfin, c’est paresse financière que de faire un truquage pour montrer une chose réelle qu'on aurait pu obtenir en vérité directe mais avec un excessif gâchage de pellicule ou de temps ; cela m’est arrivé dans le " Bernard l’Ermite" mais en soulignant le coté expérimental, je pusse l’avoir transformé en péché véniel.
Jean Painlevé.
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