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Castration du documentaire de Jean Painlevé |
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Documentaire… : « Tout film est culturel », « Film non-théâtrical », « Courts métrages », « Format réduit », etc… A cause de cet embrouillamini officiel des spécialistes internationaux, l’union Mondiale du Documentaire crut bon de formuler en 1947 la définition suivante :
DOCUMENTAIRE : « Tout film qui par des moyens rationnels ou émotionnels et à l’aide de prises de vue de phénomènes réels ou de leur reconstitution sincère et justifiée a pour but d’accroître consciemment les connaissances humaines ainsi que d’exposer les problèmes et leurs solutions au point de vue économique, social et culturel ».
Avant qu’on puisse couramment apprécier cette affirmation et la manier utilement, il s’écoulera beaucoup de temps, ce qui permettra au public de mûrir et au documentaire de dégénérer. A la belle époque, le documentaire était sifflé : c’était ses lettres de noblesse (dont profitaient d’ailleurs d’invraisemblables navets, mais plus rares que maintenant car ce n’est pas encore une mangeoire et réalisaient des documentaires surtout ceux qui avaient la foi). Puis, on se contenta, y compris l’intelligentzia des salles dites d’avant-garde, de maugréer… « Zut ! » disait derrière moi vers 1927 aux Ursulines une ex-nourrice de Radiguet, « encore un documentaire de Painlevé ». Enfin il fut de bon ton d’arriver après la « première partie ». Maintenant au contraire l’homme de goût qui se commet dans un spectacle cinématographique doit au moins applaudir le documentaire quel qu’il soit – car il a fini par apprendre, on l’a assez seriné, que le documentaire était le sel du cinéma ; il y a même une élite qui proclame ne supporter que le documentaire… Autrement dit, en plus de quelques cinéphiles véritables, ce sont plutôt les ennemis du cinéma qui apprécient le documentaire. L’ensemble ne représente d’ailleurs qu’une infime partie des habitués des salles, de la « clientèle », c’est à dire de la seule véritable ressource normale du cinéma. On essaie de gagner du public grâce au conformisme le plus écoeurant, et pas seulement pour placer une marchandise inférieure. C’est alors que j’aimerais siffler à mon tour mais cela ferait trop de plaisir aux contempteurs du genre lui-même, lesquels s’empressent d’ignorer cette évidence qu’il y a autant de lamentables « grands films » que de documentaires médiocres. (Quand en plus le dessin animé est gâteux malgré les tours de force techniques déjà usés d’ailleurs, il ne me reste plus que l’entracte publicitaire où j’attends avec délices les épisodes filmés de Dents-blanches. )
Actuellement quelques milliers de documentaires sont en rades, bouchant le marché français. (ceux qui me guettent au tournant peuvent aller se rhabiller : je ne fais plus de documentaires publics depuis six ans et ne participe donc pas au bouchon.) Une telle quantité de films en souffrance s’explique non seulement pas la concurrence étrangère et la concurrence d’autres genres de première partie, mais surtout par une prolifération cancéreuse dûe à la facilité relative qu’un « court métrage » offre à l’imagination d’un débutant sans possibilités de faire ailleurs ses premières armes, dûe également à la facilité – en voie de disparition—apportée par une aide financière gouvernementale ou privée. En contrepartie, un rendement commercial normal des plus aléatoires dans l’état actuel du marché et des coutumes cinématographiques. Sans les recettes du « paracommercial » et du « non-commercial », un documentaire serait mort d’avance. En fait pour exister le documentaire devient service public ou privé. C’est dire que le réalisateur doit marcher droit. Puisque le plus banal, le plus plat des documentaires qui ne choque pas le spectateur ni n’entrechoque les écus du producteur a déjà du mal à se renter, on imagine ce qu’il advient en général des films constructifs ou qui tentent simplement de faire vibrer le public et de créer des résonances nouvelles… Ce seront des clandestins au lieu d’être simplement des parents pauvres qu’on affiche pas. Ce n’est guère encourageant pour les rares producteurs qui, généralement ex-réalisateurs, veulent soutenir un effort de qualité. Il faut le génie d’un Flaherty ou d’un Ivens ou la surprenante nouveauté d’une croisière du Kon-Tiki pour enfoncer la barrière de l’indifférence.
Il ne suffit certainement pas d’avoir des moyens financiers importants pour faire un bon film mais comme disait Alphonse Allais, « l’argent çà aide a supporter la pauvreté ». Seulement la grande masse du public, celle qui fait vivre le cinéma, vient pour le film de fiction. L’exploitant le sait bien ; naturellement il ne voit pas lui même la projection du programme que le distributeur lui a imposé en bloc, car il a autre chose à faire que de perdre son temps au cinéma, mais il entend ce que disent les clients, soupèse l’effet dans son quartier. Intéressé par exemple au problème de l’enfance, il sent, rien qu’en regardant autour de lui, si le film de la semaine était pour les enfants. Lorsqu’après une quelconque « Cité sanglante », les garçons s’escagassent ou étendent les fillettes, c’est que le film leur avait bien plu. Eh bien ! Cet homme averti ne poussera pas au documentaire, qui fatigue les esprits venus pour se distraire. Et comme d’autre part ce qui intéresse le distributeur du programme, c’est de rentrer le grand film… Tout cela pour conclure que ce ne sont quand même pas des raisons suffisantes, ni même une explication de la dégénérescence actuelle. Le nombre de producteurs et de réalisateurs augmente sans cesse (croient-ils à leur génie ou au Père-Noël ?). Certains de ceux-là n’existent d’ailleurs que l’espace de toucher l’argent et de livrer une marchandise miteuse. Cette profusion d’œuvres devrait permettre un choix, faire jaillir quelques beaux épanouissements de la concurrence même… Seulement tout est faussé à la base (pas uniquement dans le cinéma, rassurons-nous). On croit s’en tirer par des manifestations infantiles comme des distributions de prix dans des festivals qui ne sont même pas organisés par la profession (mais les jurys, eux, comprennent des professionnels et rien ne me dégoûte plus qu’un homme de métier se mêlant de décerner des prix, -- action assez répugnante en soi – et par surcroît dans sa profession. A l’appui de ce point de vue, je citerai le premier acte d’un petit fricoteur du médico-scientifique qui a été de créer un « Grand prix » -- attribué à un de ses films en plus ! Cela rappelle Anquetil, un maître chanteur de 1920, fondant le « Grand Prix de la Société des Nations pour la Vertu » et l’attribuant à un de ses livres qui offrait un recueil de pornographie sous couvert d’indignation citationaute…)
La question se pose : les réalisateurs sont-ils vidés ou ne sont-ils plus que des chiffes molles entre les mains de producteurs dont le seul souci est de commercer. Sans exiger de tous les films la valeur incisive d’Hôtel des Invalides de Franju, l’intensité interprétative de Création du monde de Zimbaca ou l’enveloppante atmosphère de Bim de Lamorice, il est impensable que des cinéastes n’aient rien à dire sur le sujet qu’ils ont choisi. Je les entends qui susurrent qu’on le leur a imposé. C’est trop facile. Certains, faute de mieux, se contentent et sont contents de l’alibi honteux appelé « belle photo » que la perfection technique moderne met à disposition du plus ignare des amateurs. L’inattendu , l’insolite, le lyrisme photographique : ignorés, disparus. « belle photo », vous dis-je, remplace tout cela. Même qu’à la fin d’un film sur une abbaye on ne sait toujours pas où elle est située… ! Il y a une autre recette commode : « suggérer au spectateur ce qu’on est pas capable de lui montrer… « En fermant les yeux, je vois là-bas » (air connu). Mais par exemple on entend. Pour ce qui est des paroles sans images, de la littérature filmé, on est servi…. Ailleurs, on nous invite à des combats invisibles, chez un autre, à contempler cent mille hommes qui sont absents. Bien sûr : licence poétique, délicate privauté avec le septième art… C’est simplement une preuve d’impuissance et une escroquerie cinématographique. Escroquerie aussi lorsqu’on se permet de faire un « documentaire » même camoufler en « reportage », autre que touristique, au cours d’un séjour dans un pays dont on ignore tout hors des livres et récits des prédécesseurs. Pour quelques effets exotiques, on galvaude l’Aventure ( il reste les hommes-singes de la Nouvelle-Zélande et l’astronautique) et on réduit à du métrage de pellicule l’expression mal digérée de pays ou de peuples à côté de qui l’on est passé ; c’est ainsi que les fleuves, la mer, les montagnes, les forêts, les animaux à poil, à plumes, à pied et à cheval forment un petit bazar hétéroclite suffisant à certains pour bluffer un public friand du frisson de peur ou d’héroïsme dans un fauteuil de cinéma. D’ailleurs la confusion est telle désormais qu’on s’attend à ce que l’exploit le plus étonnant se solde par une publicité de chemise contre les rhumatismes et que le sosie réincarné du héros de « Port-Tarascon » d’Alphonse Daudet finisse par vanter les épinards de Mathurin. Tout est bon d’ailleurs pour justifier l’emploi d’un film : recherche d’un disparu, naufrage conditionné, etc… La confusion règne partout, confusion de l’exploit sportif et du cinéma, confusion d’une sociologie élémentaire avec le témoignage utile par le film… et la confusion régit aussi bien les fonctions que les genres plaçant par exemple comme animateur de spectacles de télévision des spécialistes de radio et à la radio des cinéastes.
Les pionniers étaient tout de même plus discrets. Car il y eut dans le temps Au pays des coupeurs de têtes de De Wawrin, --on peut même citer indiens nos frères de Titayna – et encore plus ancien La symphonie de la forêt vierge dont l’auteur, un allemand, mourut à la tâche. C’était autre chose que le lamentable film nazi paru 17 ans plus tard, en 1942, L’enfer de la forêt vierge et où l’admirable séquence des loutres géantes compensait difficilement l’indigence de l’ensemble. Des films à grande mise en scène et dont on se moqua assez vite, tels L’Afrique vous parle ou Trader Horn – déjà on y sacrifiait un guide pour le plaisir de la caméra mais c’était à un rhinocéros, pas à un lion – n’étaient pas plus artificiels que certains « documents » récents présentés à grand renfort de blabla et où le titre court après sa justification tout le long des images. (Sauf pour un effet dramatique, les conditions dans les réserves sont bien moins dangereuses que celles d’un dompteur de cirque dans sa cage de fauves dressés.) Et si l’on considère encore d’autres genres de documentaires, on constate que les émules dignes d’un Ichac ou d’un Cousteau n’ont pas encore donné signe de vie.
Le manque total de sincérité, l’invention à la petite semaine, les effets péniblement amenés, se retrouvent chez tous les imitateurs – qui peuvent être des initiateurs eux-mêmes (car lorsqu’on a jeté son cri, si on le répète, non seulement il devient moins pur mais il figure vite un procédé. Se renouveler sans emprunter est d’ailleurs la moindre des politesses). Encore un point donc qui différencie le cinéma et la cuisine où les restes réchauffés sont parfois meilleurs que l’original. L’ensemble de ce que j’avance s’adresse aussi bien au grand film comme l’ignorance des critiques en général s’applique à l’ensemble du cinéma. L’un d’eux découvrit en 1951 le cinéma scientifique à l’occasion d’un film de Walt Disney, « Le petit coin de terre » (charmant montage antiscientifique de Jeunot peut-être, il n’avait jamais soupçonné les documentaires de la UFA entre autres qui ont couvert à juste titre les écrans pendant 20 ans et sont encore projetés de temps à autre, ou plus récents les films soviétiques, par exemple, qui depuis 1945 ont été applaudis par tous les publics, Réanimation de l’organisme, Sables de mort, etc… Et quand un critique vante Fred Astaire, vous imaginez que ce sera dans l’adorable Gay Divorcee ? Non, dans un sous-produit, un quelconque Top Last. Et si un autre recommande un affreux « film musical » -- O grand Armontel qu’alliez-vous faire dans cette décoction ! – il n’aura même pas l’excuse du passé pour ignorer Tourbillon de Paris, car celui-ci, chef de fil autrement frais et jeune, continue à passer périodiquement malgré ses quinze années d’âge. En parlant de l’Espion aucun critique n’a évoqué Lueur…….
Depuis que Luciano Emer et Enrico Gras créèrent dès avant 1944 un chef d’œuvre à partir d’un tableau de Bosch, on s’est rué sur ce mode pas cher de défiguration – justifiable quand il s’agit de transposer cinématographiquement une œuvre dont l’action figée inspire le scénario du film, comme Resnais le fit plus tard avec le même bonheur pour Guernica de Picasso. Mais il est illégitime de vouloir faire revivre un peintre par la simple présentation d’une suite de ses œuvres. Ce qui caractérise Van Gogh, c’est qu’en sortant du bordel il se tranche une oreille ou que son frère Théo était peut-être un affreux bonhomme… Je n’en sait rien, je n’ai pas repassé ma question et ne veux pas créer des drames de famille, mais tend simplement à signifier que même un montage très habile des vues de ses peintures ne reconstitueront pas le personnage. Et d’ailleurs à coté de cette excellente réalisation de Resnais, que de ratages, d’inutilités, de bassesses nous conduisant jusqu’à un film de gravures où entre autres se succèdent : une mer démontée avec son navire et on chante « il était un », puis palmier (Martinique) et l’on chante la complainte de « Mon Doudou ». La pauvreté de moyens n’excuse pas la pauvreté d’imagination, elle l’aggrave, c’est tout. Il est déjà assez triste que des peintures soient traitées en noir et blanc (excuses cotées : prix de revient , difficultés techniques, rendu incorrect…. Mais quand même…). S’il faut y ajouter le tâcheron sans conscience, le besogneux qui n’a ni étudié, ni compris, ni ressenti ce qu’il doit exposer ! On oublie un peu trop d’autre part que si l’on peut faire un film de tout sujet, il est peu de sujets qui soient cinématographiques, et alors même en se mettant les méninges en nœud Louis XV, on aboutira seulement à de la fausse monnaie.
Dans le cas d’œuvres comme Visages Anciens, Visages Modernes de Dekeukelere et Storck, ou comme De Renoir à Picasso de Haesaerts, le cinéma est indispensable à la représentation des thèses – que l’on peut admettre ou non. Mais en balance combien d’inutilités ne couvrant que des embusqués de la facilité. Sans parler de ceux qui se sont réfugiés dans le merveilleux job du film d’enseignement, par exemple, ou qui ont mis en coupe réglée le domaine médico-chirurgical. Ne pensez pas que ce soit le coté ardu qui contrarie le lyrisme : voyez, pour nous en tenir aux films techniques, l’impeccable Métier circulaire ou le remarquable jetée de Zonguldac. Non. Tous les déchets de la section « films spécialisés » présentent comme ceux des documentaires publics : manque de goût cinématographique, méconnaissance des mois élémentaires régissant l’exposé pour un public adéquat (un documentaire est fait quand on a déterminé pour qui et pourquoi), suppression de toute résonance entre le réalisateur et le sujet.
A l’opposé des exposés explicatifs, qui peuvent être ratés, il y a les exposés hermétiques, qui peuvent être réussis, exposés pour une petite chapelle, une volière d’initiés. Ces films nécessitent la connaissance préalable de tous les livres d’un auteur (s’il s’agit d’un écrivain), du détail de ses amours, des dessous de la vie parisienne d’une époque au besoin disparue. Aussi pour le vulgaire, que d’ellipses-éclair n’illuminant rien ! Si ça touche quelques centaines de personnes du pays (mental ou d’origine) et déplace des milliers de snobs, c’est assez éloigné du « public ». (Cela rappelle les commis-voyageurs qui se font rigoler rien qu’en énonçant par leur numéro correspondant les histoires toujours les mêmes, qu’il traînent avec eux depuis des années.)
Je sais… de tous les maux, ce sont les producteurs-distributeurs, les exploitants, les spectateurs, etc… qui sont responsables. Et puis le « bifteak »… Eh, bien, l’argument bifteak a fait son temps : c’est un argument de crasseux au moins pour ceux qui prétendent essayer malgré les conditions contraires d’influencer leurs contemporains. Dans toute profession il y a ceux qui en vivent, la méprisant au besoin comme c’est le cas d’importants auteurs ou acteurs de théâtre vis-à-vis du cinéma – et oui il y a les autres, ceux qui vivent quand même, malgré leur profession. Je m’adresse particulièrement à cette minorité. Vous qui ne pratiquez pas la formule des pires défaites : « C’est mieux que rien », vous qui avez une griffe suffisante pour l’imposer aux sujets que vous ressentez, vous qui n’acceptez pas de tourner un film sur la betterave sous la seule justification intime que votre grand père était diabétique, vous qui méprisez la sensibilité à fleur de peau et refusez de bâcler un travail, c’est vous qui avez entre vos mains le sort du documentaire lentement défiguré de mille manières et de tous cotés. Et n’oubliez pas qu’un thème constructif est insuffisant pour faire un bon film : les pires poncifs peuvent l’annihiler, et le sujet avec ! Il est certain que dans l’état actuel des définitions économiques du cinéma en France, vous pouvez difficilement vous exprimer valablement en dehors de quelques rares essais modestes de recherche technique ou esthétique. Mais si vous êtes arrivés jusqu’à la fin de ces lignes volontairement polémiques en l’espoir de débats peut être féconds, alors relisez la définition du début et vous y trouverez en y coulant vos projets de films une armature solide vous permettant d’imposer d’une manière cohérente vos conceptions et vos désirs.
Jean Painlevé Président de la fédération française des cine-clubs.
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