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Du documentaire. Par Jean Painlevé
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« Genre pauvre pour pauvres gens…. » et le fameux producteur ajouta : « Où se trouve l’esprit lorsqu’il est dominé par les faits ? Que devient la part créatrice lorsqu’on se contente de copier servilement la nature, d'habiller plus ou moins adroitement des constatations ? Croyez-moi en dehors des acteurs à qui l'on fait jouer des constructions de notre imagination, des fictions qui peuvent d'ailleurs évoquer la réalité mais modelée en vue de provoquer une émotion banale ou désirable, il n'y a pas de cinéma. » Une Dame-qui-avait-vécu s'inscrivit en faux mais en fait renforça de ses premières paroles les derniers mots du producteur « Moi, j'ai horreur du cinéma, je ne vais voir que les documentaires. Là au moins, pas d'arbitraire sophistiqué, d'imaginations issues de méninges torturées en noeuds Louis XV, de faux rêves inventés par vieux enfants, du lyrisme de pacotille pour théâtre de cinquième ordre, de soi-disant drames réalistes avec un argot comme en parlent les lycéens pour épater leurs parents. Et ce manque de sincérité de vos fameux acteurs, accru par les gros plans et le nasillement des haut-parleurs... Votre sordide dérivatif est symbolisé par le baiser sur la bouche dont on voit qu'il est donné sur le menton... » La conversation menaçait de devenir technique ; tout ce que j'en retenais c'est que les deux parties étaient d'accord pour dire que le documentaire n'était pas du cinéma, « En tout cas, rompit le producteur, les documentaires sont tellement ennuyeux... » « Mais courts, rétorqua son antagoniste… » « ... et l'on perd tout ce qu'on veut avec les documentaires, tandis qu'avec les autres films... »
Nous nous arrêterons sur cet argument massue. Il est bien vrai que de nombreux documentaires sont rasoirs, surtout quand ils accompagnent des grands films de qualité. Exactement comme dans les spectacles de music-halls où il y a une grande vedette et où les autres numéros ont été choisis à l'économie... Mais la proportion de mauvais films n'est pas plus grande dans les documentaires que dans les « grands films ». Il subsiste dans l'esprit de ceux qui ont suivi le cinéma de ces 20 dernières années autant des uns que des autres. D'ailleurs il ne faut pas trop de bons films, on n'aurait pas le temps de les voir et ce serait dommage ; et cependant il faut alimenter toutes les salles... On a pris l'habitude de ne pas annoncer dans les programmes les documentaires ni leurs auteurs. Et de ne pas payer ces derniers. Cependant un documentaire honnête revient cher : en moyenne, pour la France, à 3 000 francs français par mètre sonore standard, 900 000 Frs les 10 minutes. J'entends par film honnête non seulement un film réalisé avec la meilleure technique et dont le sujet est suffisamment fouillé, condensé dans sa réalisation, mais un film qui n'escamote pas les difficultés, qui ne se contente pas de suggérer à l'aide d'un montage habile ou de commentaires astucieux ce qui n'a pas été filmé. Enregistrer exactement le moment crucial au lieu d'enchaîner adroitement « avant » et « après », cela augmente énormément les efforts et le prix de revient.
Les épithètes de « longs » et de « courts » métrages ne suffisent pas à différencier les films de fiction du documentaire. Celui-ci est généralement un court métrage, mais « La croisière noire », « Terre soumise », « Nanouk », etc... sont des longs métrages. D'autre part des films expérimentaux (qu'on appelait « avant-garde » en 1930 sont courts et ne constituent pas des documentaires. Pour resserrer la question, nous définirons le documentaire : tout film qui, en vue de l'exposé exclusif et exact d'une question (accompagnée de sa solution, le cas échéant), assemble des documents montrant un phénomène soit observé directement ou reconstitué avec justification, soit à l'aide d'abstractions tenant compte strictement de la réalité.
L'esprit documentaire doit donc dominer les documents. Les actualités, bouleversantes souvent dans leur sécheresse, ne sont que des affirmations de hasard. Au contraire, un dessin animé technique, fait d'abstractions par conséquent, peut être un documentaire s'il expose un sujet suivant le mode logique. C'est le documentariste qui tient la main aux événements et non le contraire. Nous pouvons maintenant différencier les genres de documentaires.
Le documentaire scientifique se compose de l'observation stricte, mais la découverte une fois effectuée peut être encadrée par l'exposé des causes et des effets. Le documentaire d'enseignement, au contraire, part d'une connaissance préalable et impose le résultat. Le documentaire de vulgarisation fait appel aux deux disciplines. Enfin le documentaire public doit suggérer autant que prouver et permet au style du réalisateur de se développer par le choc d'images opposées, l'appui d'images semblables, les raccourcis poétiques ou les longueurs lancinantes, les effets spectaculaires de montage, etc... etc…
Il peut y avoir interpénétration des genres ; cependant en principe, le film d'enseignement essaiera de multiplier les centres d'intérêt sur une même question tout en évitant de disperser l'attention. Le documentaire scientifique, dont la poésie est des plus pures quand elle existe en soi, ne doit jamais sacrifié l'exposé de la découverte à un effet cinématographique quel qu'il soit. Le documentaire de vulgarisation doit faire penser et ne sera pas strict sur les moyens employés (y compris musique, bruits et diction). Si en principe, le documentaire ne dépasse pas trente minutes, sous peine de lasser, il en va autrement pour certains films destinés au public et traitant de questions où l'exotisme, le folklorisme, excitent l'imagination sans la fatiguer.
Ce qui caractérise la pureté du documentaire, même s'il s'agit d'actions concertées par reconstitution, c'est le désintéressement des sujets filmés, vis-à-vis du résultat sur l'écran. Une émotion obtenue par le documentaire sera donc d'un meilleur aloi que toute autre. Cependant le style documentaire s'est emparé de plus en plus de la réalisation des films de fiction. Depuis les fameux films russes de l'époque 1920-1927 jusqu'aux films italiens actuels, dans tous les pays le fait est tangible. Les films muets américains : « La Femme au Corbeau » ou « Le Vandale », ou sonores tels que « Trader Horn » ou « l'Afrique vous parle », les films français, comme « La Bataille du Rail » ou « Farrebique », en Suisse, « La Dernière Chance », montrent la même préoccupation accrue dans les films réalisés par les nations en guerre a titre de propagande. Aussi les documentaristes conscients de l'importance qu'a prise, directement ou non la forme cinématographique qu'ils prônent, et soucieux de défendre leur métier afin de pouvoir oeuvrer librement, ont-ils créé l'Union mondiale du documentaire pour assurer le développement artistique, technique et culturel sur tous les plans du film documentaire. Cette pierre de touche du talent cinématographique fait que les plus authentiques cinéastes se sont généralement essayés à la formule documentaire. Ceux qui n'en ont pas fait rêvent d'en faire et seul l'engrenage des grandes productions les en empêche.
On peut définir les préoccupations d'un pays par les sujets de sa production de documentaires, en ne considérant que ceux de qualité. La France s'attache à des exposés didactiques clairs ou à des sujets traités poétiquement, mais sans utilisation immédiate. La Grande-Bretagne traitera surtout ce qui a rapport avec l'amélioration des conditions de l'homme. Les Etats-Unis feront preuve de la puissance industrielle et constructive moderne. L'U.R.S.S. exposera tout ce qui peut développer populairement la connaissance technique, scientifique, médicale, sociale. Devant ce formidable mouvement général, il n'est plus question de nier la collaboration irremplaçable apportée par le documentaire à l'élaboration de notre devenir.
Jean Painlevé |
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