Réflexion générale sur le cinéma.

Vivre sous l'eau.

par Jean Painlevé

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Le Club des Scaphandres et de la Vie sous l'Eau, que j'ai fondé avec le commandant Le Prieur à la fin de l'été 1935, a pour buts principaux d'après les statuts mêmes :

1° La vulgarisation des méthodes d'exploration subaquatique, individuelle ou en groupe ;

2° Le développement de toute activité s'y rapportant ;

3° L'organisation de toutes manifestations de forme sportive ou autre ba­sée sur les conditions subaquatiques ,

4° La mise en pratique d'inventions utiles aux buts ci-dessus énoncés.

 

C'est un programme très vaste, qui se justifie déjà par l'aide apportée aux sauveteurs dans les cas fréquents où des noyades ont lieu entre 0 et 5 mètres et, en outre, par le côté sportif et scientifique qui ne manquera de se dévelop­per à mesure que les possibilités du Club grandiront. En effet, on peut dire que maintenant les amateurs ont en main les appareils permettant des plongées faciles et sans danger.

 

L'art de plonger nu et sans artifices autres que de retenir sa respiration est plusieurs fois millénaire puisqu'il y a 4.000 ans, chez les Chinois, on péchait la perle ; il existait une loi chez les Rhodiens donnant une part des trou­vailles ramenées de la mer proportionnée aux profondeurs d'où venaient les trésors ; même avec des appareils, la plongée est très ancienne, soit à l'aide d'un tube dont l'orifice dépasse la sur­face — ce système simple ne permet de s'enfoncer qu'immédiatement au-des­sous du niveau de l'eau, et la pression n'est pas contrebattue — soit à l'aide d'une cloche à plongeur citée aussi par Aristote. On attribua, d'autre part, à Alexandre le Grand des plongées célèbres qui durèrent plusieurs jours et plusieurs nuits. A partir du XVIe siècle, les appareils de plongée se sont multipliés.

Actuellement, les scaphandres sont de trois sortes :

a) Casque entourant hermétiquement la tête, alimenté en air comprimé par une pompe nécessitant deux hommes ,

b) Le même dont l'alimentation est autonome, l'oxygène étant régénéré par certains produits ;

(Généralement ces deux types sont constitués par un habit complet avec des « plombes » sur la poitrine et des brodequins de 2 à 8 kilos) ;

c) Scaphandre entièrement métallique ne permettant pas de bouger les bras et les jambes et, la pression de l'eau ne pouvant s'exercer, alimenté à la pression ordinaire. Ce dernier modèle a permis d’atteindre 140 mètres de profondeur ; (la pression permet seulement le jeu des « articulations », de rotules porteuses d'instruments coupants ou tranchants qui transforment l'homme scaphandre en une sorte de robot).

 

Si l'on n'est pas soustrait, métalliquement, par exemple, à la pression extérieure, il n'est pas possible de dépasser vingt mètres : on subit environ trois kilos par centimètre carré — ce qui, sur le tympan entre autres, est déjà bien désagréable. (A la pression atmosphérique s'ajoute un kilo par dix mètres descendus dans l'eau.) La sphère métallique de William Beebe soustrayant les occupants à la pression extérieure atteignit 900 mètres de profondeur.

 

Le plus simple des appareils, imaginé par le commandant Le Prieur, est constitué par un masque de caoutchouc appliqué d’une manière étanche sur le visage grâce à des brides réglables ; ce masque porte en avant une vitre donnant une grande visibilité et le caoutchouc en se plissant empêche la vitre de venir s’aplatir sur la figure quand la pression augmente, ce qui n’est pas la cas avec un masque à lunettes ; l’alimentation se fait par un tuyau relié à la surface soit à un mano-pompe, ou à un pédalo-compresseur maniés par une personne ou à un motocompresseur, soit à une bouteille d’air comprimé de 150 kilos et d’une contenance de 3 litres. Dans le premier cas, on le leste avec une ceinture de plomb, dans le second la bouteille de huit kilos représente un leste suffisant pour se mouvoir très commodément dans l’eau d’un simple geste ; la pesanteur n’existe plus.

 

Pour combattre la pression, on donne plus ou moins d'air suivant la profondeur à laquelle on descend ; la bouteille en question peut durer de un quart d'heure à vingt minutes jusqu'à quatre ou cinq mètres ; si l'on voulait descendre plus bas, il faudrait une bouteille d'une contenance plus grande, d'autant qu'à partir de cinq mètres on doit — d'où consommation supplémentaire d'air — descendre et surtout remonter lentement afin d'éviter des ennuis dus aux différences de pression.

 

Comme toujours en un domaine encore inexploré, ce sujet a donné lieu aux fantaisies les plus grossières. En voici deux exemples ;

Le 24 août 1834, le journal américain Daily Times écrivait : l'oxygène res­piré par les scaphandriers décuple leurs forces. Par 30 mètres de fond, un sca­phandrier tordait une barre de fer. A 35 mètres, deux scaphandriers en viennent aux mains. Sous l'empire de la rage et de la plus grande quantité d'oxy­gène, un scaphandrier défonce le casque de l'autre, qui fut remonté mort.

D'autre part, il y a quelques années, on montrait un film des Williamson qui avaient pris des photographies dans l'eau grâce à un large tube muni de hublots et qu'ils enfonçaient verticalement. Ce film était un mélange de photos de mauvaise qualité prises directement dans la mer, de photos truquées et de photos bien meilleures quant aux éclairages, prises en aquarium. On abusait candidement du public avec une histoire de pieuvre où, tantôt l'on ne voyait évidemment rien, tantôt on voyait le scaphandrier et la pieuvre, mais pas en même temps ; un montage rapide et l'ignorance des spectateurs permettaient à ce bluff de réussir. Ce film est repassé récemment, sonorisé cette fois et « enrichi » d'un lamentable commentaire d'un « technicien » attaché au Muséum d'Histoire Naturelle.

 

 

Ce que l'on voit dans la mer est tellement différent de la perception habi­tuelle, tant pour la matière lumineuse que pour l'aspect (puisque généralement on voit d'en haut alors qu'im­mergé on peut voir de profil) que la moindre apparence qui, vue de surface, ne retiendrait pas notre attention, prend un aspect extraordinaire et merveilleux une fois qu'on est immergé. Et peu à peu, avec l'habitude, on fait partie du domaine aquatique, les animaux n'étant nullement gênés par une présence humaine qui ne bouge pas trop.

 

On ne peut malheureusement utiliser sur nos côtes la plongée à nu, sauf pendant quelques mois d'été, en Méditerranée et dans le golfe de Gascogne : comme on ne peut pas prendre d'exercices aussi violents qu'en surface et qu'on est vraiment « tamponné » dans une masse d'autant plus froide qu'on s'enfonce, il est nécessaire de revêtir un habit chauffant ; c'est celui que vient de mettre au point le commandant Le Prieur, et qui va permettre, tout en laissant la mobilité nécessaire aux amateurs, de faire du scaphandre quelle que soit la saison ou l'endroit.

Et cela est très nécessaire : conçoit-on des sports qui deviennent impossibles pour des variations de 15° de température ? Or, ces plongées sont un sport en elles-mêmes et peuvent donner lieu à la pratique de beaucoup de sports pratiqués normalement en surface — y compris la pêche et la chasse ! Ainsi Beebe déclenche, par un contact électrique, l'éclatement d'une pastille de fulminate terminant une gaule de deux mètres de long afin d'étourdir ou tuer les poissons dont la capture l'intéresse et près desquels il amène l'extrémité explosive de sa gaule. Le commandant Le Prieur a mis au point des fusils, entre autres un pneumatique, dont la bouteille permet dix coups — à condition de remettre chaque fois un petit harpon — qui porte à plusieurs mètres avant d'être freiné par l'eau et pendant ce trajet peut traverser des proies assez importantes. M. Suter. avec l'appareil Miller Dunn, casque alimenté par une pompe à main, et que l'on coiffe simplement, s'asseoit à l'intérieur de l'eau avec une canne à pêche de très petite longueur à laquelle il a suspendu un asticot de caoutchouc qu'il agite sous le nez seulement des gros poissons, tapant sur le nez des trop petits pour les faire fuir quand ceux-ci veulent s'enferrer sur l'asticot.

 

La lumière du soleil ne peut pénétrer que par diffusion  lorsque le soleil   se trouve à 30° à droite ou à gauche de la verticale, angle de réflexion totale, et il faut tout de même que la lumière puisse pénétrer un peu directement dans l'eau pour qu'on obtienne des photographies ; de même, si la surface de la mer est agitée, la lumière sera trop fragmentaire, même si elle n'est pas trop diminuée, pour que l'on ait des résultats autres que curieux. On sait maintenant que, après être passée par un bleu crépusculaire intense, la lumière s'éteint entre 500 et 600 mètres de  profondeur. Mais bien avant cette limite, elle est insuffisante pour impressionner les plaques photographique aussi bien que pour permettre à la flore aquatique de se développer.

Naturellement, aux profondeurs qui nous occupent, on peut toujours compter sur la lumière. Plus le format photographique (ou cinématographique employé sera réduit, plus la quantité de lumière qu'on y condensera pour un même champ photographique sera grande. On a donc intérêt à se servi de formats réduits qu'on pourra toujours agrandir en projection ; la limite de cet agrandissement vient du grain de la pellicule, mais le grain est de plus en plus fin à mesure que les perfectionnements de la technique augmentent et d'ailleurs les amateurs ne s'amusent pas à projeter pour un nombreux public dans des grandes salles demandant un fort agrandissement.

 

Il  est un autre avantage de prendre des formats réduits, c'est que toutes conditions étant égales d'autre part le foyer de l'objectif employé sera plus court, ce qui donnera un infini plus proche. On peut donc dire que le format réduit (16 mm., 9 mm., 5 et 8 mm) aura toujours assez de lumière et sera toujours au  point. Il n'en est pas de même pour le format professionnel (en cinéma 35 mm) ; on a de grands ennuis parce que pour obtenir d'aussi belles photos qu'en aquarium il faut pouvoir manier sa mise au point à chaque instants et disposer de 8000 watts par mètres cubes d’eau… Cette dernière chose ne peut s’obtenir qu’avec l’aménagement de sources électriques immergées ce qui est assez délicat au point de vue de l’isolement, de l’échauffement, de la gêne apportée aux animaux, etc. ceux-ci (à part les hippocampes qui sont des poissons trop lents et majestueux pour s’enfuir) seront affolés par un excès de lumière. En admettant qu’on ait de la lumière en quantité et qu’on puisse facilement la diriger et la concentrer, il reste la question de la mise au point à peu près impossible à résoudre lorsque l’appareil est immergé : il faut l’avoir réglé d'avance pour une mise au point donnée.

 

Comment   procéder   à   ces   prises   de vues ?

On peut commencer, pour aiguillonner le désir aussi bien de plonger que de photographier, par utiliser une simple boîte périscopique (deux glaces à 45° dont l'une est enfoncée dans l'eau et l'autre au-dessus de l'eau). L'appareil de prise de vues placé derrière la glace supérieure hors de l'eau, verra comme s'il était immergé tout ce qui se passe au-dessous de l'eau. Comme si l'appareil regardait à travers une boîte de verre formant le fond d'un bateau on peut manier l'appareil à sec et faire la mise au point commodément. Mais ensuite, lorsqu'on devient plus difficile et que l'on veut descendre avec son appareil il faut l'enfermer dans une boîte étanche munie d'une vitre devant l'objectif et d'un parasoleil pour éviter les reflets de diffusion — et de mains de caoutchouc bouchant hermétiquement les endroits découpés dans la boîte et permettant l'accès des manettes essen­tielles de l'appareil. Du caoutchouc mousse épais assure l'étanchéité du serrage entre deux plaques métallique (dans une matière telle qu'il ne puisse y avoir attaque par l'eau de mer ou l'eau chlorée des piscines et par l'eau en général). Pour ôter ou remettre l'appareil, on soulève la plaque obturatrice après avoir déboulonné le serrage. De toute façon, il n'est pas question lorsque l'appareil est immergé de faire de mise au point ; il faut donc avoir réalisé une mise au point sur terre en tenant compte que les objets sont rapproché pour notre œil comme pour l'objectif dans une certaine proportion et semblent par exemple à 2 m. 20 lorsqu'ils sont en réalité à trois mètres. Cette loi étant connue, on est à peu près maître de sa photographie.

 

Jean Painlevé

 

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