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"Pourquoi je fais du cinéma" et réflexion sur ses propres films. La vie des animaux : les vulgaires crabes et crevettes Par Jean Painlevé
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Rien de plus pédant que de s'extasier sur le banal pour avoir l'air d'y découvrir quelque chose que les autres n'ont point vu, alors que, tout comme vous, ils lui ont titillé les mandibules ou bouffé la tête, le foie et le reste. Mais ces familiarités ne donnent aucun droit à la connaissance. D'autant que pour se satisfaire d'animaux rencontrés à chaque coin de rue comme les crabes et les crevettes, il faut, si nous voulons maintenir notre intérêt, soit les forcer à jouer la comédie, à s'agiter et, si possible, à tuer ou se faire tuer, soit que nous changions d'œil pour les regarder d'une manière neuve.
Nous allons envisager aujourd'hui surtout ce deuxième point de vue, en n'établissant pas un état d'esprit spécialement merveilleux et que je-vous-enviable, mais en créant par des éclairages et des verres grossissants une nouvelle structure d'un ensemble ancien et en favorisant les détails non mis en valeur par d'autres moyens. Cependant, dès maintenant, signalons toute la mauvaise foi ou le manque d’objectivité de ceux qui prétendent les crabes ennemis des crevettes. Le maximum que l'on puisse dire, c'est qu'ils s'ignorent, la crevette étant beaucoup trop vive pour se laisser couper en deux par les grosses pinces du crabe. Il arrive même que, l'air de rien, une crevette, tout en mangeant, vienne se poser sur la carapace entre les deux yeux d'un crabe, mais c'est un fait de pas tous les jours. Quant aux crabes entre eux, s'ils ne sont pas des modèles de patience, seuls cependant une mise en scène et des moyens déloyaux arrivent à créer une psychose qui les pousse à des gestes mortifères. Ainsi, peut-on compter à peine sur la période de la reproduction pour voir des combats sans merci et la dispersion des combattants en pièces détachées.
Au reste, il y a bien assez de détritus et d'animaux lents et faibles pour que les crabes aient toujours de quoi manger sans être obligés de se dévorer (le raisonnement est valable seulement en supposant qu'il n'y a pas de thésaurisation au fond de la mer, ce qui est facilement vérifiable). Le bilan maximum d'une journée de lutte sera pince ou patte enlevée — cela repousse — ou, encore, œil, malgré l'abri creusé dans la carapace et au fond duquel il peut se coucher — il repoussera une antenne... Evidemment, un crabe venant de muer, dont la carapace vient de tomber, se trouve en léger état d'infériorité puisqu'il est mou. Si, au lieu de rester à grossir et se calcifier sous une roche, il met le pied dehors, il risque d'être dépecé.
Il faut donc, pour obtenir des combats héroïques, pousser l'ingéniosité jusqu'à imaginer des moyens trop cruels pour qu'on souhaite les relater ici longuement. On arrive ainsi à ce que les crabes s'entredéchirent par mouvements réflexes, coupant, arrachant tout ce que leur pince saisit (comme, par réflexe, ils tronçonnent une crevette lorsqu'ils se trouvent avec elle à sec dans un panier). C'est cela qui permet ce qu'on baptise de « jolis films », et puis... bien vivants. Mais ne chicanons pas ceux qui, ignorant d'une part le comportement des animaux et n'ayant ni le temps ni le goût de les regarder, font des films « documentaires » en série, avec du drame commandé à l'avance.
Notre plaisir sera plus statique : par des jeux de lumière et des grossissements appropriés, nous mettrons en valeur l'animal puissant avec de forts moyens de défense, solide, inquiétant, ne serait-ce que par l'indéfini de son regard et sa démarche oblique, le crabe pour tout dire et, en opposition avec ce « Crustacé malacostracé podophtalme décapode brachyoure à l'abdomen régressé », un être au contraire léger, transparent, fluide, rapide, sans autre moyen de défense que sa prestesse : la crevette d'une architecture si délicate et fignolée, avec sa stabilisation assurée par une queue formée de plusieurs pales dont les grossissements successifs ci-contre montrent la curieuse disposition. Chez certaines espèces, à la naissance, des milliers de petites crevettes, d'un coup, quittent leur mère ; elles n'ont encore aucune patte et se propulsent uniquement en arrière, par bonds, en ployant violemment la queue sous leur abdomen.
Le bébé crabe, lui, est très différent du crabe adulte puisqu'il a un corps allongé avec l'abdomen en prolongement de ce corps. Plus tard seulement, l'abdomen se repliera sous le ventre et le crabe s'arrondira. Notons, pour terminer, qu'au moment de la reproduction, le crabe s'empare d'une femelle et, jusqu'à ce qu'elle mue, moment de la fécondation, il la transporte avec lui en la maintenant sous son ventre par sa troisième paire de pattes.
Peu après la fécondation, la femelle devient libre et présente bientôt une masse d'œufs qui soulève et décolle son abdomen replié. Ces masses d'œufs n'ont rien à voir avec l'espèce de petit sac, soulevant aussi l'abdomen des crabes, simple concrétisation sexuée d'un parasite qui s'est d'abord ramifié, dissous, à travers le crabe pour finalement détruire les organes reproducteurs de celui-ci et se mettre en somme à leur place. Jean Painlevé
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