"Pourquoi je fais du cinéma" et réflexion sur ses propres films.

La vie des animaux : la puce d'eau douce

par Jean Painlevé

 

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Bien souvent ceux devant qui l'on parle de la puce d'eau s'écrient : « Ah ! oui, je la connais bien, c'est un petit animal qui saute au bord des flots, à marée basse, sur les goémons ou dans le sable ! » Justement pas : ça c'est la puce de mer, gros animal de un à deux centimètres. La puce d'eau ou daphnie vit dans les eaux douces et ses dimensions n'excèdent pas deux millimètres. Malgré sa taille, il y a long à dire dessus car, non seulement sa transparence permet de voir constamment sa structure inattendue ainsi que les phénomènes compliqués qui se passent à son intérieur, mais encore le cours de son existence est fertile en évolutions bizarres et en dénouements étranges.

Cette petite bête surtout connue des amateurs de poissons qui la leur donnent en pâture sous forme de poudre de daphnies (1), est plus intéressante à l'état frais. On la retire à l'aide d'un filet fin, de toutes les eaux douces sta­gnantes ou courantes, grands étangs limpides ou mares à purin bien puantes. Si l'on est muni d'une loupe ou mieux d'un microscope, on voit, lorsqu'on limite les ébats de l'animal, en le mainte­nant dans une petite quantité d'eau, que les bonds qui lui ont fait donner son nom de puce, proviennent de coups violente frappés dans l'eau par une paire de bras appelés antennes. Ces bras sont situés à la séparation de la tête et du corps (séparation pas très nette dans certaines espèces) ils sont extérieurs à la carapace ; celle-ci est formée de deux valves entourant tout l'animal, articulées sur son dos et s'entr'ouvrant sous son ventre. La tête comprend la bouche avec au-dessus une petite moustache sensitive peut-être ; la partie du tube digestif qui fait suite avec un gros appendice analogue au foie ; enfin, en avant de la tête et immédiatement sous la carapace, un gros coco-bel-œil tout ce qu'il y a d'unique avec un diadème de brillants et au-dessous une masse nerveuse qui lui envoie des filets nerveux sans oublier, sur le pourtour, des espèces de ficelles, les muscles, servant à le faire pivoter incessamment dans les trois directions de l'espace. En réalité, cet œil central est composé de deux yeux latéraux qui sont fusionnés sur la ligne médiane, formant une masse noire pigmentaire munie d'une couronne de dix cristallins, cinq pour chaque œil composant. Dans le corps, l'intestin poursuit son chemin, portant, près de la sortie, des appendices durs, chitineux. ;

Nettement au-dessus de l'intestin, chez la daphnie femelle, un espace où se développent les œufs : c'est la chambre incubatrice. Au-dessous de l'intestin, des petits organes en forme de lamelles feuillues qui remuent sans cesse et sont les lieux d'échange respiratoires : on les nomme « pattes » branchiales par analogie de position avec les pattes d'autres animaux mais elles ne servent jamais ni à la marche, ni, sauf dans de très rares espèces, à la nage.

Lorsque les conditions de vie sont bonnes, les daphnies se multiplient avec une rapidité extraordinaire. Elles ne perdent pas de temps avec les habituelles contingences procréatrices ; elles sont toutes femelles. Les œufs, au nombre d'une dizaine une fois émigrés dans la chambre incubatrice, se développent en petites daphnies — exactement le portrait de leur maman — normalement constituées et qui commencent à faire le diable à quatre à l'intérieur.

L'appendice courbe porté à l'arrière de l'intestin empêche, par sa concavité tournée vers l'intérieur de la mère, les petites daphnies de sortir ; mais, à un moment, cette concavité se tourne vers l'extérieur et cela laisse libre un passage suffisant pour que, aidées par les mouvements expulsants de l'intestin de la mère, les petites daphnies sortent ayant déjà elles-mêmes dans leur chambre incubatrice, des œufs qui commencent à se développer et arrivés quelquefois même à la forme reconnaissable de daphnie... Nous sommes en plein emboîtage de poupées russes. Ceci se poursuit au rythme dé 10 à 15 naissances tous les huit jours. Chaque daphnie est apte à donner une génération au plus tard huit jours après sa propre naissance et elle poursuit cette amusante fantaisie pendant environ un mois. Il faut dire qu'il y a un certain déchet, que, d'autre part, c'est un mets apprécié : bref, il n'y en a jamais de trop.

Quand les circonstances deviennent mauvaises (grande chaleur ou grand froid), si toutes les daphnies ne meurent pas d'un coup, si elles peuvent s'adapter, alors de curieuses modifications se produisent, ayant pour cause les changements de température. Il en résulte l'apparition au milieu du dernier lot de daphnies (qui jusque-là avaient été toutes femelles), de daphnies mâles reconnaissables à certains signes extérieurs, à la forme des appendices et à la présence d'organes sexuels mâles à la place des organes sexuels femelles.

Dans cette génération, il y aura fécondation et les daphnies femelles fécondées donneront au lieu de la douzaine d'œufs ordinaires, deux ou trois œufs munis d'une coque très résistante et qui, lorsque la daphnie changera de carapace (la daphnie est un crustacé et mue comme tous les crustacés) resteront dans la chambre incubatrice tombée avant la mue; cette chambre incubatrice est très renforcée sous le nom d'éphipium; les œufs pourront résister aussi bien à la glace de l'hiver qu'à la sécheresse totale de l'été, et ne se développeront que sous l'influence de conditions meilleures ; ils donneront alors lieu à des générations de perpétuelles femelles (géné­rations parthénogénétiques) tant que dureront ces conditions. Et le cycle recommencera.

Jean Painlevé

 

(1) Quelques trafiquants inqualifiables substituent à tout ou partie de cette poudre la simple mais peu nutritive sciure de bois.

 

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